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Ce que tait le silence

Un loup qui disparaît d’un territoire ne laisse le plus souvent aucune trace. Le collier cesse d’émettre, les relevés de pistes s’interrompent, la meute se recompose ou se défait, et l’on ne retrouve rien. En Scandinavie, où le suivi des populations est l’un des plus serrés d’Europe, Olof Liberg et ses collègues ont estimé que la chasse illégale expliquait environ la moitié de la mortalité des loups entre 1999 et 2006, et que la plus grande part de ces abattages échappait à toute détection. Les biologistes anglophones ont un mot pour cela, emprunté au vocabulaire des campagnes américaines, shoot, shovel and shut up. On tire, on enterre, on se tait.

C’est ce dernier verbe qui m’arrête. Le braconnage d’un animal aussi surveillé que le loup suppose rarement un homme seul. Il suppose un entourage qui sait ou qui devine, qui ne demande rien et qui ne dira rien. Ce silence n’est pas une complicité criminelle au sens ordinaire. Il est l’indice qu’un acte réprimé par la loi a cessé, aux yeux d’une partie de la communauté, d’être un acte répréhensible. C’est de ce déplacement que je voudrais parler, parce qu’il en dit davantage sur notre rapport à la norme que sur notre rapport au loup.

Ni ignorance ni haine

La tentation est grande de ranger le braconnier parmi les ignorants ou les fanatiques. Ignorant, il ne connaîtrait pas le loup, sa place dans les écosystèmes, la fragilité de ses populations. Fanatique, il haïrait l’animal d’une haine héritée des contes et des battues d’autrefois. Ces deux figures ont l’avantage de rassurer ceux qui les emploient, puisqu’elles appellent une réponse simple, plus d’information pour les uns, plus de répression pour les autres.

Les travaux que les sociologues norvégiens Ketil Skogen, Olve Krange et Helene Figari ont menés pendant quinze ans dans la zone à loups du sud-est de la Norvège démentent l’une et l’autre. Lorsqu’on demande aux habitants, chasseurs et éleveurs compris, de dire ce qu’est un loup, ils parlent d’un animal supérieur, intelligent, social, sauvage et pur. Ces mots reviennent chez les opposants comme chez les défenseurs, avec la même admiration. Un chasseur hostile au retour du prédateur confie qu’il faudrait chercher longtemps pour trouver un animal plus fascinant. Le désaccord ne porte pas sur la valeur du loup. Il porte sur sa place. Le loup est admirable au Canada ou en Sibérie, dans une nature imaginée comme vierge. Il devient intolérable dans une forêt exploitée, sur des pâtures, à proximité des maisons, c’est-à-dire dans un paysage pensé comme le produit du travail humain.

Les auteurs n’ont d’ailleurs trouvé aucune trace d’un braconnage généralisé parmi les personnes interrogées. Ils ont trouvé autre chose, de plus diffus et de plus significatif, une compréhension largement partagée du geste et le refus explicite, répété d’entretien en entretien, de dénoncer qui que ce soit. Le braconnage effectif reste le fait de quelques-uns. Sa légitimité tacite, elle, est l’affaire de beaucoup.

Une norme qui ne fait plus loi

Une loi peut être légale sans être légitime. Elle est légale lorsqu’elle a été adoptée selon les formes. Elle n’est légitime que si ceux qui doivent s’y plier reconnaissent en elle quelque chose de leurs propres valeurs et de la place qui leur est faite. Le psychologue américain Tom Tyler a montré que l’obéissance à la loi tient moins à la crainte de la sanction qu’au sentiment d’avoir été traité avec équité, entendu, respecté par ceux qui l’appliquent. La protection du loup procède de la Convention de Berne et de la directive européenne Habitats, d’une échelle de décision aussi éloignée que possible de ceux qui en supportent les effets. Elle produit un bien diffus, dont jouit une population large et souvent urbaine, et fait peser ses coûts sur un petit nombre de personnes identifiables, l’éleveur qui perd des brebis, le chasseur qui perd un chien, l’habitant qui renonce à certains chemins. L’indemnisation répare la perte matérielle. Elle laisse intacte l’expérience d’être celui à qui l’on demande de supporter.

Les entretiens norvégiens montrent comment cette expérience se convertit en jugement moral. Les habitants opposent la mobilisation des enquêteurs autour d’un ours abattu à l’indifférence qui entoure un cambriolage, et concluent que les animaux valent désormais plus que les hommes. Ils décrivent l’éleveur poursuivi pour avoir défendu son troupeau comme un homme marqué à vie, alors que ses voisins le comprennent. Ils tiennent pour acquis que les loups sont bien plus nombreux que ne le disent les chiffres officiels, de sorte qu’un animal de moins ne changerait rien. On reconnaît là, presque terme à terme, les techniques de neutralisation décrites dès 1957 par les criminologues Gresham Sykes et David Matza, la négation du dommage, la condamnation de ceux qui condamnent, l’appel à une loyauté supérieure. Ces mécanismes ne transforment pas le délinquant en innocent. Ils permettent à un groupe de maintenir le respect formel d’une règle tout en suspendant sa force morale.

En France, ce déplacement rencontre une mémoire plus ancienne. La nuit du 4 août 1789 a aboli le privilège seigneurial de chasse, et le droit de chasser est resté pour une partie du monde rural une conquête populaire. Le braconnier y a longtemps été une figure ambiguë, presque héroïque, celle du Raboliot de Maurice Genevoix. Une norme qui restreint à nouveau l’usage du vivant au nom d’un intérêt défini par des instances savantes et lointaines peut réveiller ce vieux soupçon, celui d’un droit confisqué par ceux d’en haut.

Ce que dit la loi au-delà de ce qu’elle prescrit

L’approche systémique, telle que l’ont formée Paul Watzlawick et ses collègues de Palo Alto, distingue dans toute communication un contenu et une relation, et pose que la relation qualifie le contenu. Une loi n’échappe pas à cette règle. Elle prescrit un comportement, et elle dit en même temps quelque chose du lien entre celui qui l’édicte et celui qui doit s’y soumettre. Lorsque ce second message est reçu comme une forme de mépris, comme l’aveu que la parole des habitants ne compte pas et que leur savoir d’expérience ne pèse rien face à celui des experts, la règle peut être parfaitement fondée sur le fond et rester vécue comme injuste.

C’est sans doute pourquoi la réponse de l’État, oscillant entre protection stricte et autorisations de tirs sans cesse élargies, n’apaise rien. Pour les uns, chaque assouplissement prouve que l’interdit est négociable, et le geste illégal n’est plus qu’une avance sur ce qui finira par être accordé. Pour les autres, il est une trahison de la norme. Une loi que l’autorité elle-même semble tenir pour provisoire perd sa force des deux côtés à la fois. L’écologue Guillaume Chapron et le biologiste Adrian Treves ont soutenu, à partir des populations de loups du Wisconsin et du Michigan, que les périodes où l’abattage légal était autorisé coïncidaient avec un surcroît de braconnage, comme si l’État signalait en tuant lui-même que la vie de chaque loup comptait moins. Leur analyse a été vivement contestée sur le plan méthodologique et la question reste ouverte. Mais l’intuition qu’elle formule mérite d’être entendue. Ce que l’institution fait dit toujours quelque chose de ce qu’elle tient pour précieux, et ce message est reçu avant même la règle qu’il accompagne.

Il faut aussi entendre ce que les sociologues norvégiens rapportent d’un jeune chasseur ouvrier, Lars, qui évoque devant eux l’idée d’une battue clandestine. Avec ses camarades, il avait envisagé d’écrire au journal local, puis y avait renoncé, faute de savoir comment s’y prendre. Les arènes où se décide la politique du loup, les comités, les consultations, les tribunes, lui sont culturellement étrangères. Le fusil apparaît alors comme la seule prise sur le réel à la portée de ceux à qui manque le capital symbolique nécessaire pour peser ailleurs. Lars a finalement renoncé à ce projet. Mais la leçon demeure. Là où la parole n’a pas de lieu, la transgression devient un langage.

Reconstruire la légitimité

Lire le braconnage comme un symptôme ne revient pas à l’excuser. Tuer un animal strictement protégé reste un délit, et le loup en paie le prix, puisque c’est là que se décide souvent la viabilité d’une population encore fragile. Mais un symptôme se traite mal par la seule suppression de ce qu’il donne à voir. Durcir les sanctions renforce le sentiment d’une loi étrangère, et céder sur la protection confirme qu’elle n’était qu’une affaire de rapport de force. Ces deux réponses, en apparence opposées, relèvent de ce que l’école de Palo Alto nommait les solutions tentées, celles qui, appliquées avec toujours plus d’insistance, entretiennent le problème qu’elles prétendent résoudre.

Ce qu’il faut reconstruire, c’est la légitimité elle-même, et elle ne se décrète pas. Elle naît de la manière dont ceux qui vivent avec le loup sont associés aux décisions qui les concernent, dont leur savoir d’expérience est reconnu comme un savoir, dont leur colère trouve un lieu où se dire autrement que par le fusil. Il ne s’agit pas d’expliquer encore une fois le loup à des gens qui l’admirent déjà. Il s’agit de transformer la relation dans laquelle la norme leur parvient. Tant que cette relation restera celle de sachants qui prescrivent à des administrés qui subissent, le silence qui entoure les loups disparus continuera de dire ce que la loi ne parvient plus à dire.

Irina Andryushchenko-Basquin, psychologue systémicienne, Wolf and Human

Sources

  • Ketil Skogen, Olve Krange et Helene Figari, Wolf Conflicts. A Sociological Study, Berghahn, 2017.
  • Olof Liberg et al., « Shoot, shovel and shut up: cryptic poaching slows restoration of a large carnivore in Europe », Proceedings of the Royal Society B, 2012.
  • Guillaume Chapron et Adrian Treves, « Blood does not buy goodwill: allowing culling increases poaching of a large carnivore », Proceedings of the Royal Society B, 2016, et la critique d’Erik Olson et al., « Flawed analysis and unconvincing interpretation », 2017.
  • Tom R. Tyler, Why People Obey the Law, Yale University Press, 1990.
  • Gresham Sykes et David Matza, « Techniques of Neutralization », American Sociological Review, 1957.
  • Paul Watzlawick, Janet Helmick Beavin et Don D. Jackson, Une logique de la communication, Seuil, 1972.