À la Galerie Tretiakov, à Moscou, est accroché un tableau que presque tous les enfants russes connaissent. Viktor Vasnetsov l’a peint en 1889. Un grand loup gris traverse au galop une forêt sombre, portant sur son dos un jeune prince au regard inquiet et une princesse assoupie contre lui. À droite, un pommier sauvage est en fleurs, et des nénuphars flottent sur l’eau noire d’un marais. La scène illustre l’un des contes les plus aimés du répertoire russe, Ivan Tsarévitch, l’oiseau de feu et le loup gris, recueilli au XIXe siècle par Alexandre Afanassiev.
L’histoire commence dans le jardin d’un tsar, où pousse un pommier aux pommes d’or. Chaque nuit, l’oiseau de feu vient en voler. Des trois fils qui montent la garde, seul le cadet, Ivan, parvient à lui arracher une plume. Le père envoie alors ses fils à la recherche de l’oiseau. Ivan arrive à un carrefour où une pierre annonce le sort de chaque route. Qui ira tout droit connaîtra la faim et le froid. Qui prendra à droite restera en vie mais perdra son cheval. Qui prendra à gauche mourra, et son cheval vivra. Ivan choisit la droite. Pendant la nuit, un loup gris surgit et dévore son cheval.
Le prince continue à pied, épuisé, désespéré. C’est alors que le loup revient vers lui. Il lui dit qu’il a pitié de lui, qu’il lui a mangé son cheval et qu’en échange il le servira fidèlement.
Le conte tient tout entier dans ce retournement. Le loup a pris, il le sait, et il se reconnaît débiteur. À l’autre bout de la plaine européenne, on retrouve la logique des légendes estoniennes, où la prédation s’inscrit dans un ordre de dettes et de contreparties. Ici la dette sera payée bien au-delà de sa valeur. Le loup porte Ivan à travers les royaumes, l’aide à conquérir l’oiseau de feu, le cheval à la crinière d’or et Hélène la Belle, prend lui-même la forme de la princesse puis celle du cheval pour tromper les rois qui les réclament, et revient chaque fois auprès de son maître.
Car Ivan, lui, échoue à chaque étape. Le loup lui conseille de prendre l’oiseau sans toucher à sa cage d’or, Ivan prend la cage et l’alarme retentit. Il lui conseille de prendre le cheval sans sa bride d’or, Ivan prend la bride et se fait capturer. La sagesse se trouve du côté de l’animal, la convoitise du côté de l’homme. Comme la fermière avare du conte estonien, le héros russe met la relation en péril par son goût de l’or, et c’est le loup qui la répare.
La fin du conte va plus loin encore. Sur le chemin du retour, les frères aînés d’Ivan le tuent pendant son sommeil, s’emparent de ses trésors et d’Hélène. Le loup trouve le corps. Il attrape un jeune corbeau et oblige son père à rapporter l’eau de la mort et l’eau de la vie. La première referme les blessures, la seconde rend le souffle. Ivan se relève en disant qu’il a longtemps dormi, et le loup lui répond que sans lui il aurait dormi pour toujours.
Vladimir Propp, dans ses Racines historiques du conte merveilleux, rattachait ces animaux auxiliaires à d’anciennes représentations de l’au-delà et aux rites d’initiation, où le novice devait traverser la mort symbolique pour revenir transformé. Le loup gris appartient à ce monde du passage. Il change de forme, franchit les frontières des royaumes, connaît le chemin des eaux qui séparent les morts des vivants. Vasnetsov l’a bien compris en le peignant dans l’obscurité du marais, filant vers les fleurs du pommier.
On oppose souvent ce loup russe à celui du Petit Chaperon rouge, comme si l’Europe s’était partagé deux images inconciliables, le dévoreur et le guide. Le conte d’Ivan montre que les deux tiennent dans le même animal. Le loup gris commence par dévorer, et c’est parce qu’il a dévoré qu’il devient guide. La relation naît d’une perte, et tout ce qui suit dépend de ce que chacun fait de la dette qui en résulte.
Image : Viktor Vasnetsov, Ivan Tsarévitch sur le loup gris, 1889, Galerie nationale Tretiakov, Moscou (domaine public).