Depuis des décennies, on combat les conflits autour du loup avec des outils techniques et financiers. Clôtures, chiens de protection, indemnisations, études de risques. Ces dispositifs réduisent parfois les dégâts, mais le conflit, lui, ne s’éteint pas. Dans un article paru cet automne dans la revue People and Nature, Alex McInturff, chercheur à l’université de Washington, et Michael McInturff, spécialiste de littérature, proposent d’en chercher la raison du côté d’un outil inattendu, la théorie du monstre.
Cette théorie a été formulée en 1996 par le médiéviste américain Jeffrey Jerome Cohen. Selon lui, le monstre n’apparaît jamais au hasard. Il surgit à un moment historique précis pour donner corps aux angoisses d’une société, garder les frontières de l’appartenance et lui renvoyer ses propres contradictions. Étudier un monstre revient donc à étudier la culture qui l’a produit. Cohen résume sa pensée en sept thèses, et les deux auteurs montrent que le loup de l’Ouest américain les remplit toutes avec une précision troublante.
La première concerne le corps du monstre. Comme la créature de Frankenstein, faite de morceaux cousus ensemble, le loup est assemblé à partir de fragments culturels, l’Écriture et les contes, la mémoire des colons, l’emblème de la nature sauvage ou celui de l’ingérence fédérale. Les enquêtes menées aux États-Unis depuis les années 1980 vont toutes dans le même sens. L’opposition au retour du loup dépend bien davantage des valeurs, de l’identité culturelle et politique que des pertes réellement subies. Les dégâts existent, et les auteurs le rappellent avec insistance. Mais l’hostilité qu’ils suscitent dépasse de loin leur ampleur matérielle.
La deuxième thèse est celle du revenant. Le monstre refuse de rester mort, comme le vampire qu’on enterre et qui se relève, parce que les conditions qui l’ont fait naître demeurent. Au milieu du XXe siècle, une campagne fédérale de poison, de pièges et de fusils avait éliminé le loup de presque tous les États-Unis. Pour les communautés rurales qui y avaient participé, cette disparition réglait une fois pour toutes la question du territoire, de son économie et de son ordre moral. Le retour du loup, réintroduit à Yellowstone en 1995, est vécu comme une hantise. Et le fait qu’il ait été réintroduit par une autorité extérieure donne le sentiment que le monstre n’est pas seulement revenu, qu’on l’a lâché.
La troisième thèse fait du monstre l’annonciateur d’une crise des catégories. Il est un hybride qui refuse tout classement, comme le loup-garou, homme et loup à la fois sans être tout à fait l’un ou l’autre. Le loup réel cumule des statuts contradictoires. Espèce protégée pour les uns, nuisible à abattre pour d’autres, gibier convoité, parent pour certaines nations autochtones, il est protégé d’un côté d’une frontière entre États et chassé de l’autre. La quatrième thèse place le monstre aux portes de la différence. Comme Grendel rôdant à la lisière de la salle éclairée dans Beowulf, il sert à tracer la ligne entre « nous » et « eux ». Dans les Rocheuses du Nord, le loup devient l’émissaire d’une autorité lointaine, sa réintroduction une décision imposée aux ruraux par des gens d’ailleurs.
La cinquième thèse, la plus développée par les auteurs, dit que le monstre garde les frontières du possible. Le loup ne menace pas seulement des bêtes. Il annonce un monde où un certain mode de vie ne sera plus souverain, où l’avenir ressemblera moins au passé qu’on ne l’espérait. La loi américaine sur les espèces menacées renforce encore ce sentiment. Celui qui tue un loup protégé devient le transgresseur, et aux yeux de certains éleveurs, la loi a pris le parti du monstre. Le mouvement fonctionne aussi dans l’autre sens. Pour les défenseurs du loup, c’est l’éleveur qui tire, l’élu qui veut déclasser l’espèce ou l’administration qui autorise la chasse qui deviennent monstrueux. Chaque camp fait de l’autre un monstre, et celui qu’on désigne ainsi sort du contrat social. Les auteurs y voient l’une des clés du braconnage, première cause de mortalité des loups aux États-Unis, mais aussi de la manière dont les voix rurales sont écartées des décisions.
Les deux dernières thèses touchent à quelque chose de plus intime. Selon la sixième, la peur du monstre est aussi une forme de désir. Comme les sirènes de l’Odyssée, dont la beauté et le danger ne font qu’un, il repousse et attire à la fois. Les mêmes cultures rurales qui veulent éliminer le loup peuvent admirer la liberté sauvage qu’il incarne, au point d’en faire le trophée suprême. La septième place le monstre au seuil du devenir. Comme le golem façonné dans l’argile qui se retourne contre ses créateurs, il revient demander pourquoi on l’a fait. Le loup, absent pendant un siècle, renvoie la question à la société qui l’avait fait disparaître, ce qu’elle regrette et ce qu’elle est prête à accueillir.
L’article a l’honnêteté de pointer les limites de cette grille. Le monstre de Cohen est insaisissable, alors que le loup est l’un des mammifères les mieux étudiés au monde. Si le problème venait d’un manque de connaissances, il aurait cessé d’être un monstre depuis longtemps. Surtout, les récits de monstres se terminent presque toujours par la mise à mort. Grendel est déchiré, Dracula reçoit son pieu, King Kong tombe de l’Empire State Building, et la communauté retrouve sa paix. La coexistence, objectif affiché de toutes les politiques de conservation, n’a pas d’équivalent dans ce répertoire. On demande aux gens de vivre avec un monstre, sans leur offrir d’histoire qui rende cela pensable.
Les auteurs en tirent des propositions concrètes. Avant chaque programme, on établit l’état des populations de loups, mais jamais celui des récits qui circulent sur eux. Ils plaident pour une évaluation narrative, menée à partir des témoignages, de la presse locale, des consultations publiques, des archives orales. Ils rappellent que l’indemnisation peut même aggraver le conflit, en réduisant à une perte économique ce qui est vécu comme une menace pour une vision du monde. Dans la vallée de Blackfoot, au Montana, ce sont des réunions répétées entre éleveurs, biologistes et propriétaires, avec un programme construit ensemble, qui ont fait reculer durablement les conflits. Parfois, concluent-ils, le loup n’est même pas le bon objet d’intervention. Ce qu’il représente pour une communauté, l’abandon économique ou la perte du droit de décider chez soi, devrait être traité ailleurs que dans un plan loup.
Reste une affirmation qu’on peut discuter depuis l’Europe. Les auteurs reconnaissent que le loup européen n’a jamais disparu aussi complètement et que l’héritage culturel des communautés qu’il retrouve n’a pas été interrompu. Ils ne vont pas jusqu’au bout de cette remarque. Car les traditions européennes ne racontent pas que des histoires de monstres. Les paysans estoniens donnaient au loup sa part au printemps et l’appelaient « oncle ». Ils racontaient aussi que le diable l’avait façonné dans l’argile pour dévorer Dieu, et que la créature s’était retournée contre son créateur, comme le golem de la septième thèse. En Pologne, la Vierge cache un loup sous son manteau et renvoie les chasseurs à leur propre cœur. Dans le conte russe, le loup gris qui a mangé le cheval d’Ivan Tsarévitch paie sa dette en le portant à travers les royaumes. Ces récits ne nient ni la peur ni les pertes. Ils proposent des formes de négociation, de dette et de protection mutuelle qui ressemblent beaucoup à ce que l’article appelle de ses vœux.
McInturff et McInturff empruntent pour finir une image au critique Meyer Abrams, celle du miroir et de la lampe. Le monstre est un miroir, il renvoie à une société ce qu’elle est. Il peut aussi devenir une lampe, éclairer ce qui restait impensable. Pour que la coexistence devienne possible, il faudra peut-être moins inventer de nouvelles histoires que réapprendre à écouter celles que nous avions oubliées.
Source : Alex McInturff et Michael L. McInturff, « The monster in the backyard: A cultural analysis of wolf conflict in the American West », People and Nature, 2026, DOI : 10.1002/pan3.70462.