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Il y a quelques jours, j’ai publié sur LinkedIn un court texte sur les légendes estoniennes du loup. Un commentateur l’a d’abord qualifié de conte pour enfants destiné à des citadins qui ignorent tout de la nature. Puis, à plusieurs reprises, il a contesté mes connaissances en éthologie, en approche systémique et en pastoralisme, avant de s’en prendre aux personnes qui me répondaient. J’ai fini par le bloquer. Je n’y aurais pas repensé si je n’étais tombée, peu après, sur une étude qui décrit très précisément ce genre de réflexe.

Dans les débats sur le loup, tout le monde parle d’expérience, de faits, de gestion. Rarement de genre. C’est précisément ce silence qu’a voulu interroger Doris Liliane Friedrich, anthropologue à l’université de Vienne, dans une étude parue en septembre dans la revue Human Dimensions of Wildlife. Pendant deux séjours de terrain de trois mois, à Trysil en Norvège en 2018 puis dans le Waldviertel autrichien en 2019, elle a rencontré une soixantaine de chasseurs, d’éleveurs, de naturalistes, de mushers, d’élus et d’habitants. Sa question est simple. Qui est entendu quand on parle du loup ?

Le premier constat tient presque de l’aveu involontaire. Beaucoup de personnes interrogées affirment d’emblée que le genre ne joue aucun rôle dans leur rapport au loup. Puis, quelques phrases plus loin, elles distinguent spontanément la peur des femmes, la protection des enfants, la manière masculine de régler les problèmes. Le genre est nié dans le discours explicite et partout présent dans la façon de parler de l’autorité et de l’expérience.

Car c’est l’expérience qui sert de monnaie dans ces débats, et toutes les expériences ne se valent pas. Les hommes sont en forêt pour chasser, disent plusieurs interlocuteurs, donc ils connaissent mieux le loup. La cueillette des baies, la randonnée ou la promenade du chien, pratiques plus souvent féminines, comptent beaucoup moins. Un chasseur norvégien résume à sa manière l’engagement des femmes favorables au loup en les imaginant assises devant la télévision, attendries par la beauté de l’animal. D’un côté le vocabulaire de la gestion, du contrôle, de la régulation. De l’autre celui de l’émotion et de l’esthétique. La crédibilité se distribue selon cette ligne.

L’étude montre que ce partage ne recoupe pas les camps. Une femme hostile au loup n’est pas mieux entendue qu’une femme qui le défend. Les deux sont renvoyées à l’émotion, aux contes ou à l’instinct maternel. L’opposition d’un homme chasseur passe pour la défense rationnelle d’intérêts matériels, celle d’une femme pour une peur qu’on lui aurait inculquée. Un musher norvégien remarque d’ailleurs que certaines des opposantes les plus visibles gagnent en crédit lorsqu’elles parlent de la sécurité des enfants. La parole des femmes devient recevable à condition d’emprunter la figure de la mère.

Cette figure est à double tranchant. La peur maternelle est moralement reconnue dans les communautés rurales, personne ne reprocherait à une mère de garder son enfant à la maison. Mais elle est disqualifiée dès qu’on entre dans le débat de gestion. Un chasseur autrichien le dit sans détour, en substance. Il n’y a pas de danger prouvé, mais il y a des mères qui ont peur. La peur est admise comme sentiment et écartée comme savoir. Une habitante de Trysil le vit douloureusement. La peur qu’elles expriment, dit-elle, est tournée en ridicule, et on les traite de lâches.

Le plus intéressant est que ce mépris de la peur ne vient pas seulement des chasseurs. Les défenseurs du loup, les scientifiques, les naturalistes y participent aussi, à leur manière. Ils renvoient la peur au Petit Chaperon rouge, à une mémoire de conte enfouie en nous, ou aux statistiques. Une habitante autrichienne s’étonne qu’on puisse craindre un animal statistiquement moins dangereux que sa salle de bains. L’argument est juste sur le plan des chiffres. Il installe pourtant une hiérarchie où l’affect passe toujours après le calcul, et ceux qui ont peur restent sans voix.

La peur elle-même ne s’exprime pas de la même façon. Les femmes interrogées décrivent surtout des renoncements. Une Norvégienne a cessé de skier la nuit, deux éleveuses autrichiennes n’entrent plus seules en forêt. Les hommes parlent rarement de peur. Elle se transforme chez eux en colère, en exigence de contrôle, en arme qu’on emporte pour travailler au bois. Une chasseuse norvégienne s’amuse de cette asymétrie, en suggérant que les hommes ont sans doute peur eux aussi, mais qu’ils ne le disent pas. En Norvège circule un slogan, « Ekte menn skyter ulv », les vrais hommes tirent sur les loups. L’étude rapporte aussi des menaces et une agression contre une militante restée, selon le témoignage recueilli, sans suite.

Friedrich se garde pourtant de figer un face-à-face entre hommes agressifs et femmes apeurées. Des chasseuses adoptent les positions de leurs collègues masculins, des éleveuses rejettent le loup, et des hommes inventent d’autres façons d’être hommes. Un militant norvégien affirme qu’il est plus courageux et plus viril d’entrer en forêt sans arme pour simplement regarder les bêtes. La retenue devient alors une forme de force. L’autrice voit dans ces masculinités alternatives une piste importante pour penser la coexistence.

Le contraste entre les deux pays est éclairant. En Norvège, réputée pour sa politique d’égalité, les gens répètent volontiers que le genre ne compte pas, et cette neutralité affichée masque des déséquilibres bien réels dans les instances de décision. En Autriche, les rôles sont assumés plus ouvertement. L’égalité proclamée n’efface pas les différences, elle change seulement la manière de les dire.

La conclusion de l’étude dépasse la question du genre. Les attitudes envers le loup apparaissent moins comme des opinions que comme des manières de revendiquer une crédibilité et une appartenance. La peur, la colère et l’empathie servent à dire qui a le droit de parler. Friedrich plaide pour que les émotions soient enfin traitées comme une dimension centrale des conflits, et non comme un bruit à corriger par des chiffres. Elle demande aussi qu’on fasse davantage de place aux femmes et aux jeunes dans les associations de chasse, les comités consultatifs et les instances rurales.

On pourrait en tirer une règle pour tous ceux qui travaillent sur la cohabitation. Avant de répondre à une peur par une statistique, il faudrait commencer par l’entendre comme une information sur la manière dont une personne habite son territoire. Et avant de répondre à un savoir par un procès en légitimité, se demander quelle expérience on est en train de déclarer seule valable.

Source : Doris Liliane Friedrich, « Who is heard in wolf debates? Gender, emotion, and conservation legitimacy », Human Dimensions of Wildlife, 2026, DOI : 10.1080/10871209.2026.2716029.