À Irkoutsk, au bord de l’Angara, à huit mètres d’un arrêt de bus, des archéologues ont ouvert en 1995 une tombe qui n’a pas d’équivalent connu. Elle se trouvait sur le promontoire de Kaïskaïa Gora, là où l’Irkout se jette dans l’Angara, au milieu d’un cimetière néolithique fouillé depuis les années 1920. Au fond d’une fosse ovale d’à peine un mètre et demi reposait un loup entier, couché sur le flanc gauche, les pattes repliées contre le ventre, la tête tournée vers le sud.
Contre son ventre, dans un creux aménagé exprès entre ses côtes, son coude droit et son genou droit, se trouvait un crâne humain. C’était celui d’un homme d’âge mûr, conservé avec sa mâchoire et ses deux premières vertèbres, les dents serrées. Les os de la patte avant gauche du loup recouvraient ses orbites. Ceux de la patte arrière longeaient le sommet de la tête. Les archéologues qui ont étudié la tombe ont eu le sentiment que l’animal avait été disposé pour envelopper ce crâne de tout son corps, comme pour le protéger.
Autour d’eux, on a retrouvé la mâchoire d’un jeune homme d’une vingtaine d’années, quelques fragments d’os humains, une tache d’ocre où reposait la patte avant droite du loup, des lames de silex, une pointe et deux aiguilles d’os percées d’un chas.
Vladimir Bazaliïski, de l’université d’Irkoutsk, et une équipe internationale ont soumis cette tombe à toutes les analyses dont dispose aujourd’hui l’archéologie. Le loup était un grand mâle, de plus de soixante-dix centimètres au garrot, mort en plein été vers l’âge de neuf ans. Ses dents étaient usées jusqu’à la pulpe, il avait perdu une canine et souffrait d’un abcès. Son ADN le rattache aux loups d’Eurasie et d’Asie, mais sa lignée n’a été retrouvée nulle part ailleurs, et elle a peut-être disparu. Surtout, l’analyse de ses os montre qu’il se nourrissait de cerfs, de chevreuils et d’élans, alors que les humains de la région vivaient alors largement de poisson. Ce loup n’avait jamais partagé la nourriture des hommes. C’était un animal sauvage, sans aucun lien avec un campement. Le seul geste qui l’unisse aux humains est sa sépulture.
Les datations ajoutent une dernière énigme. Le loup a été enterré il y a un peu plus de huit mille ans, à la fin du Mésolithique. Les restes humains sont plus anciens, d’environ cinq siècles selon le radiocarbone, même si une partie de l’écart tient peut-être au carbone ancien accumulé par les mangeurs de poisson du Baïkal. Le crâne serait aujourd’hui le plus ancien reste humain connu de Sibérie.
Comment un loup sauvage a-t-il pu être déposé autour d’une tête humaine morte depuis longtemps ? Les auteurs envisagent plusieurs scénarios. Le loup aurait pu être enterré par hasard à l’emplacement d’une tombe plus ancienne, mais on ne trouve aucune trace d’une première fosse, et la position du crâne n’a rien de fortuit. Le crâne aurait aussi pu être exhumé d’une ancienne sépulture et transféré avec la terre qui y adhérait. L’hypothèse qu’ils retiennent est celle d’une relique. Une tête, peut-être enveloppée dans une housse fermée par les aiguilles d’os, aurait été conservée et transmise pendant des générations, avant d’être un jour rendue à la terre. On en aurait alors confié la garde à un loup, pour l’autre monde.
L’idée d’un loup gardien a des précédents. Dans la grotte du Lazaret, près de Nice, des crânes de loups vidés de leur cerveau ont été retrouvés à l’entrée de deux habitats vieux de plusieurs centaines de milliers d’années. À Mezin, en Ukraine, un crâne de loup surmontait l’entrée d’une hutte en os de mammouth. Plusieurs peuples du Grand Nord entouraient encore récemment la mort du loup de rites précis, allant jusqu’à l’inhumer. Mais les véritables sépultures de loups restent extrêmement rares, et les auteurs y voient l’effet de l’hostilité que la plupart des sociétés ont nourrie envers lui.
La tombe de Kaïskaïa Gora suggère que d’autres rapports ont existé. Ce loup n’était ni un compagnon ni un chien en devenir. Il venait de la forêt, il n’avait jamais rien reçu des hommes, et c’est pourtant à lui qu’on a confié ce qu’on avait de plus précieux, la tête d’un ancêtre. Le choix d’un animal sauvage tient sans doute à cette extériorité même. Pour garder un mort de l’autre côté, il fallait une créature qui appartienne déjà à l’autre côté. Huit mille ans avant le loup gris d’Ivan Tsarévitch, qui connaît le chemin des eaux de la mort et de la vie, et avant les loups qui viennent visiter les rêves des paysans slaves, des chasseurs du Baïkal avaient fait du loup un passeur entre les mondes.
Aujourd’hui, les bus d’Irkoutsk s’arrêtent à quelques pas de l’endroit où il a veillé pendant quatre-vingts siècles.
Source : V. I. Bazaliïski, R. J. Losey, D. V. Pejemski, S. Garvie-Lok, M. Germonpré, J. A. Leonard, « Pozdnemezolititcheski pogrebalno-ritoualny kompleks s pogrebeniem volka na Kaïskoï gore v Irkoutske » [Un complexe funéraire et rituel du Mésolithique final avec sépulture de loup sur la Kaïskaïa Gora à Irkoutsk], Izvestiia Laboratorii drevnikh tekhnologii, Irkoutsk, 2012, n° 1 (9), p. 102-121.