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On répète volontiers que la protection juridique aurait fabriqué une génération de loups sans crainte, de plus en plus hardis à mesure qu’ils recolonisent les territoires d’où on les avait chassés. L’idée est séduisante parce qu’elle rassure autant qu’elle inquiète. Si le loup a perdu sa peur, le problème vient de lui, et la réponse peut se limiter à le lui rappeler. Une étude publiée en octobre 2025 dans Current Biology par Katharina Kasper, Liana Zanette, Dries Kuijper et leurs collègues soumet pour la première fois cette croyance à une véritable expérience contrôlée, et elle ne lui laisse guère de place.

Le terrain choisi est la forêt de Tuchola, au nord de la Pologne, un paysage ordinaire de l’Europe contemporaine fait de plantations de pins, de villages, de champs et de chemins de promenade, où le loup est réapparu en 2005 et où vivent aujourd’hui une quinzaine de meutes. Sur vingt-quatre carrefours forestiers, les chercheurs ont installé des caméras couplées à des haut-parleurs qui, au passage d’un animal, diffusaient pendant dix secondes soit des voix humaines conversant calmement en polonais, soit des aboiements de chiens, soit des cris de corneilles ou de chouettes servant de témoin. Dix meutes identifiées génétiquement, cerfs, chevreuils, daims et sangliers ont ainsi été filmés pendant quinze semaines, en pleine saison de chasse.

Le résultat ne souffre pas d’ambiguïté. À l’écoute d’une voix humaine, les loups ont pris la fuite près de deux fois et demie plus souvent qu’au chant d’un oiseau et ont quitté les lieux deux fois plus vite. Leurs proies ont réagi avec plus de force encore. Les aboiements suscitaient une réaction intermédiaire, ce qui confirme une constante observée de la savane sud-africaine aux forêts australiennes, où les animaux redoutent l’humain davantage que tout autre prédateur, y compris les lions pour les léopards et les hyènes. Cette peur des loups ne variait ni entre le jour et la nuit, ni entre les sites très fréquentés et les plus tranquilles.

L’intérêt de l’étude tient moins à ces chiffres qu’à la manière dont elle tranche une question restée ouverte. On savait que les loups deviennent nocturnes là où l’homme est présent, mais cette nocturnalité pouvait s’expliquer autrement que par la peur. Le loup aurait pu simplement suivre ses proies, elles-mêmes repoussées dans l’obscurité par les chasseurs. À l’inverse, des proies craignant le loup plus que l’homme auraient pu chercher refuge dans la lumière du jour, à proximité des humains, comme derrière un bouclier. Les données écartent ces deux hypothèses.

Loups et ongulés sont nocturnes au même degré, environ quatre à cinq fois plus que les humains, et le daim lui-même, seul à manifester une légère réaction à la présence du loup, demeure bien plus éloigné des hommes que de son prédateur. Le prédateur et la proie se retrouvent enfermés ensemble dans la nuit par la même crainte, celle d’une espèce diurne qui tue les grands carnivores à un rythme plus de neuf fois supérieur à celui des prédateurs non humains. Les auteurs rappellent que, ailleurs, à Tchernobyl, là où l’homme a disparu, les loups retrouvent une activité diurne.

La protection juridique ne change rien à cette réalité vécue par l’animal, parce qu’elle n’abolit ni les tirs autorisés ni le braconnage. Elle empêche l’extermination sans faire de l’homme un être inoffensif. Un loup réellement dépourvu de peur aurait, à ces taux de mortalité, une espérance de vie très brève.

Reste alors la question qui compte. Si le loup nous craint, pourquoi s’approche-t-il parfois ? Les auteurs déplacent ici le regard de la psychologie supposée de l’animal vers l’économie de son comportement. La peur, en écologie, est d’abord un calcul, éviter de devenir nourriture tout en cherchant la sienne. Le loup qui semble audacieux est plus probablement un loup affamé qui accepte un risque en échange de ce que nous lui laissons à portée, déchets, nourriture mal stockée, troupeaux mal protégés. Le problème n’est donc pas un loup qui aurait cessé d’avoir peur, mais un système dans lequel nos propres ressources finissent par contrebalancer cette peur. Les chercheurs en tirent aussi une conséquence pratique, puisque la voix humaine enregistrée pourrait devenir l’un des moyens de dissuasion non létaux les plus efficaces dont on dispose.

On pourrait objecter qu’il s’agit d’une seule forêt, d’une seule saison, et l’étude elle-même ne prétend pas davantage. Mais elle installe un point fixe dans un débat qui en manquait. La question n’est plus de savoir si le grand méchant loup nous craint. Elle est de comprendre ce que nous lui offrons qui vaille la peine d’affronter cette crainte.

Kasper K., Say-Sallaz E., Clinchy M. et al. (2025). Wolves and their prey all fear the human « super predator ». Current Biology, 35. doi:10.1016/j.cub.2025.09.018

Vidéo de l’étude : https://youtu.be/fZrmScEw98k?is=BO43JoH71QCCgG4Y