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Ce journal ouvre une chronique trimestrielle de ce qui se décide et se passe autour du loup en France et en Europe. Elle commence par un retour sur l’année 2026, de janvier à la mi-octobre. Un même mouvement traverse ces dix mois. Le déclassement européen du loup, acquis en 2025, entre dans les droits nationaux, puis déplace le conflit vers les chiffres, vers la loi, et finalement vers ce qui se fait en dehors d’elle.

Le cadre est fixé depuis l’an dernier. La convention de Berne a fait passer le loup du statut d’espèce strictement protégée à celui d’espèce protégée en décembre 2024, et la directive Habitats l’a suivie le 17 juin 2025. Les États peuvent désormais organiser des prélèvements, à condition de maintenir l’espèce dans un état de conservation favorable. Tout se joue dans cette condition.

En France, la traduction commence le 1er janvier. Le cercle 3, qui ouvre droit aux aides à la protection des troupeaux, couvre désormais toutes les communes de métropole, hors Corse, Paris et petite couronne, afin que chaque éleveur puisse se protéger avant l’arrivée du loup. Le 23 février, deux arrêtés ministériels redéfinissent ensuite tout le régime. Le loup relève désormais d’un arrêté qui lui est propre, fixant à la fois son statut et les conditions de sa destruction. Le plafond annuel de prélèvement passe de 19 à 21 % de la population, soit 227 loups sur les 1 082 estimés par l’OFB à la fin de 2025, avec une possibilité de relever ce taux à 23 % en cours d’année. Les tirs de défense simple et renforcée sont fusionnés, et pour les ovins et caprins des cercles 0 à 2, une simple déclaration au préfet remplace l’autorisation. Les tirs létaux deviennent possibles même dans les élevages non protégés, en contrepartie d’un engagement à se protéger dans l’année, et l’indemnisation cesse à partir du troisième constat pour qui ne l’a pas fait. Deux décrets, du 3 et du 24 février, ajustent l’indemnisation des dommages, et une instruction de la préfète coordonnatrice aux préfets, datée du 20 mars, précise la mise en œuvre.

Les réactions ont dessiné un paysage déjà connu. La profession agricole a jugé ces mesures insuffisantes, la ministre de l’Agriculture expliquant qu’aller plus loin supposerait de changer la loi. Les associations de protection de la nature ont annoncé des recours, en s’appuyant sur l’expertise publiée le 10 septembre 2025 par l’OFB et le Muséum national d’histoire naturelle, menée par des chercheurs de l’OFB et du CNRS. Elle estime la probabilité d’un déclin de la population à 56 % pour un prélèvement de 19 %, à 61 % pour 21 % et à 66 % pour 23 %, le taux qui équilibre les risques se situant autour de 17 %.

Ailleurs en Europe, la même question reçoit d’abord des réponses opposées. En Allemagne, le Bundestag adopte le 5 mars l’inscription du loup dans la loi fédérale sur la chasse, et le Bundesrat l’approuve le 27 mars. Les Länder pourront ouvrir une saison de chasse du 1er juillet au 31 octobre dans les régions où l’état de conservation est jugé favorable, et un loup ayant tué ou blessé des animaux d’élevage pourra être abattu quelle que soit la saison. En Suède, à l’inverse, l’année s’ouvre sans chasse au loup. Le tribunal administratif de Luleå a annulé le 15 décembre 2025 les licences portant sur 48 loups, estimant que la valeur de référence de 170 individus retenue par le gouvernement, contestée par la Commission européenne elle-même, ne permettait pas d’établir que la chasse respectait l’état de conservation favorable.

Au printemps, le débat se déplace vers la loi et vers les chiffres. Le projet de loi d’urgence pour la protection et la souveraineté agricoles devient le principal terrain. Début avril, le gouvernement y ajoute des dispositions qui donnent au loup un régime juridique distinct de celui des autres espèces protégées. Le 11 mai, à la veille du débat en séance à l’Assemblée nationale ouvert le 19 mai, le collectif qui réunit les chambres d’agriculture, la FNSEA, les Jeunes Agriculteurs et les fédérations d’éleveurs se dit pourtant « déçu ». Il réclame de pouvoir intervenir dès le premier risque d’attaque, d’utiliser des lunettes thermiques, d’agir dans les cœurs de parcs nationaux et de supprimer l’obligation de protection avant les tirs de défense pour les bovins et les équidés.

Le 3 juin, le Sénat ajoute sa voix. Un rapport d’information sur le pastoralisme, adopté par la commission des affaires économiques contre l’avis des seuls sénateurs écologistes, propose de retirer le loup de la liste des espèces protégées. Ses autres recommandations visent directement la manière de compter. Les rapporteurs jugent que les chiffres de l’OFB ne correspondent pas aux observations de terrain, demandent d’associer davantage les chasseurs à la collecte d’indices génétiques, et proposent de supprimer la catégorie « origine indéterminée » des constats de dommages, de sorte que les cas douteux soient attribués au loup. Ils souhaitent enfin que le nombre de loups prélevables tienne compte de la pression de prédation, et non de la seule population estimée.

En Espagne, la bataille des chiffres prend une forme plus nette encore. Le Tribunal suprême annule en février le plan de contrôle asturien de 2022, rappelant que l’abattage n’est permis que si aucune autre solution n’empêche les dommages, et le tribunal supérieur des Asturies déclare nul en avril le programme 2025-2026. Le 22 juin, la conférence sectorielle de l’environnement adopte pourtant un rapport porté par la Galice, qui conclut à un état de conservation « favorable » du loup et donc à la possibilité de le chasser, avec le soutien de toutes les communautés autonomes sauf la Catalogne, la Castille-La Manche et le Pays basque. Le ministère de la Transition écologique vote contre, son propre rapport, établi à partir des données régionales, concluant à un état défavorable. En Suisse, le Conseil fédéral met en consultation le 24 juin une révision de la loi sur la chasse qui permettrait d’abattre en février et mars, pendant la période de reproduction, ainsi que dans les 43 districts fédéraux francs, les loups qui attaquent les troupeaux malgré les mesures de protection. Le pays comptait en mars 30 meutes vivant entièrement sur son territoire et 10 meutes transfrontalières.

L’été voit la loi s’élargir. Le 21 juillet, le Parlement adopte définitivement la loi d’urgence agricole. Les troupeaux de bovins, d’équidés et d’asins sont désormais réputés ne pas pouvoir être protégés, ce qui ouvre le tir sans mesure de protection préalable. Les tirs de défense passent d’une autorisation à une déclaration, ils deviennent possibles dans les réserves naturelles et autres espaces protégés, et des destructions supplémentaires peuvent être autorisées une fois le plafond annuel atteint. La part non utilisée du quota sera reportée sur l’année suivante. La ministre salue un « choix de la responsabilité », la gauche vote contre, et la Confédération paysanne estime que le texte n’aura pas d’effet réel sur les fermes.

Une semaine plus tard, le 28 juillet, une opération judiciaire conduit à la garde à vue de trois éleveurs de Cervières, dans les Hautes-Alpes, et à l’audition de six autres personnes. L’enquête, ouverte en avril 2025 et menée par l’Office français de la biodiversité, avait mis au jour fin mars un charnier servant probablement d’appât, des armes et le cadavre d’un loup. Selon les enquêteurs, neuf loups auraient été tués illégalement. Les trois hommes, présumés innocents, seront jugés en janvier 2027 pour destruction d’espèce protégée. Cervières figure parmi les 70 communes classées en cercle 0 pour 2026, celles où les attaques indemnisées dépassent quinze par an en moyenne. La Coordination rurale des Hautes-Alpes a défendu les éleveurs et dénoncé « l’échec » de la politique de l’État, tandis que les associations rappelaient que la destruction illégale d’un loup reste un délit puni de trois ans d’emprisonnement.

En Espagne, la région des Asturies publie fin août un programme de contrôle prévoyant l’abattage de 67 loups en 2026 et 2027, en invoquant près de 4 000 têtes de bétail attaquées en 2025 et près de 2 millions d’euros d’indemnisations, alors que le plan précédent avait conduit à abattre 44 loups. Les associations écologistes estiment que la justice l’annulera comme elle a annulé les précédents. En Allemagne, la première saison de chasse rendue possible par la réforme fédérale s’ouvre le 1er juillet, dans les Länder qui adopteront un plan de gestion.

L’automne prolonge le mouvement. En Suisse, la quatrième campagne de régulation préventive s’ouvre le 1er septembre et doit durer jusqu’au 31 janvier 2027. L’Office fédéral de l’environnement a approuvé des tirs dans 37 meutes réparties dans sept cantons, et au moins 26 loups avaient été abattus dès le 8 octobre selon les données cantonales, dont 17 dans les Grisons. En France, la ministre de l’Agriculture annonce le 8 octobre, au Sommet de l’élevage, qu’elle activera « tout prochainement » le relèvement du plafond de 21 à 23 % prévu par l’arrêté de février. Selon les éleveurs ovins, 216 loups avaient alors été abattus sur 225 autorisés, et la hausse permettrait 22 tirs supplémentaires. FERUS, qui conteste en justice le plafond de 21 %, rappelle qu’à 23 % l’expertise de 2025 estimait à deux chances sur trois la probabilité d’un déclin de la population.

Ces dix mois tiennent ensemble trois déplacements. Le déclassement n’a pas tranché le débat, il l’a déplacé vers le seuil, c’est-à-dire vers la question de savoir qui fixe le nombre de loups en deçà duquel on ne peut plus tirer, et sur quelles connaissances. Puis le chiffre lui-même est devenu une arme, quand un rapport parlementaire conteste les comptages de l’organisme chargé du suivi et que des régions votent un statut favorable contre l’avis technique de leur ministère.

Sources