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Et si tu devais choisir les règles de notre rapport au vivant sans savoir quelle place tu y occuperas ? L’expérience de pensée de John Rawls, étendue au-delà de l’humain, éclaire d’une lumière crue nos politiques de biodiversité, et en particulier la manière dont la France décide aujourd’hui du sort des loups.

En 1971, dans Théorie de la justice, John Rawls propose une expérience de pensée devenue célèbre. Imagine que tu doives choisir les principes d’une société sans savoir quelle place tu y occuperas. Riche ou pauvre, valide ou malade, majoritaire ou minoritaire, tu l’ignores. Rawls appelle cette situation la position originelle, et ce qui te cache ta future condition le voile d’ignorance.

Derrière ce voile, disait-il, des personnes rationnelles choisiraient des principes équitables, parce que chacune pourrait se retrouver à la place la moins favorisée. L’idée est d’une grande simplicité et d’une grande exigence. Elle oblige celui qui décide à se déprendre de son intérêt particulier, non par vertu, mais parce qu’il ne sait plus où se trouve cet intérêt.

Ce que Rawls laissait hors du voile

Rawls réservait pourtant sa théorie à ceux qu’il jugeait capables d’un sens de la justice, c’est-à-dire aux humains. Dans un passage bref de son livre, il reconnaît qu’il est mal d’être cruel envers les animaux, mais il range ce devoir du côté de la compassion et de l’humanité, hors du champ de la justice proprement dite. Les animaux ne participent pas au contrat, ils n’en sont que les bénéficiaires éventuels, selon la bienveillance des contractants.

Cette exclusion a été vivement discutée. Martha Nussbaum, dans Frontiers of Justice, y voit l’une des limites majeures des théories du contrat social, qui ne savent penser la justice qu’entre des êtres comparables, capables de négocier et de s’engager. D’autres philosophes ont choisi de tirer le fil de Rawls jusqu’au bout plutôt que de l’abandonner. Dans Animals Like Us, Mark Rowlands soutient que rien dans la logique du voile n’impose de cacher seulement la classe sociale, le sexe ou la santé. Si le voile doit nous priver de tout ce qui biaise notre jugement, pourquoi ne nous cacherait-il pas aussi notre espèce ?

La question paraît vertigineuse, mais elle prolonge simplement l’intuition de départ. Le voile sert à neutraliser les avantages que nous n’avons pas mérités. Or naître humain plutôt que brebis ou loup est peut-être le plus immense de ces avantages.

Un voile plus épais

Épaississons donc le voile. Tu pourrais naître éleveuse dans le Vercors, et découvrir un matin d’octobre soixante de tes brebis mortes dans une combe. Tu pourrais être l’une de ces brebis, gestante, prise dans la panique d’un troupeau qui ne sait plus fuir. Tu pourrais être le jeune loup qui apprend à chasser cet automne-là, ou le louveteau retrouvé mort sur place. Tu pourrais être le chevreuil que la meute poursuit d’ordinaire, la forêt que ce chevreuil cesse de surbrouter quand le prédateur revient, ou le berger salarié qui dort dans une cabane sans eau courante pour un salaire modeste.

Tu pourrais aussi appartenir à une génération qui n’est pas encore née. Rawls lui-même avait posé cette question à propos de l’épargne entre générations, en demandant ce que nous devons à ceux qui viendront après nous et qui hériteront de nos choix sans avoir été consultés. Appliquée à la biodiversité, la question devient celle des paysages, des espèces et des équilibres que nous leur laisserons, ou que nous leur aurons retirés.

Quelles règles choisirais-tu alors, sans savoir laquelle de ces existences sera la tienne ?

Le voile ne dissout pas le conflit

Il serait naïf de croire que l’exercice réconcilie tout le monde. La brebis n’a aucune raison de souhaiter la présence du loup, et le loup aucune raison de se soucier de l’éleveuse. Derrière le voile, les intérêts restent opposés. Ce qui change, c’est que celui qui décide ne peut plus en ignorer aucun, puisque chacun pourrait être le sien.

C’est exactement ce que la pensée systémique demande à quiconque intervient dans un système vivant, qu’il s’agisse d’une équipe, d’une famille ou d’un territoire. On ne comprend une relation qu’en cessant de s’y croire seul, et en acceptant que chaque position produise sa propre lecture de la situation, cohérente de là où elle se tient. L’éleveuse qui voit dans le loup une menace a raison depuis sa place. Le loup qui chasse ce qui est accessible a raison depuis la sienne. La question n’est jamais de désigner qui a raison, mais de construire des règles qui restent supportables depuis chacune de ces places.

Le voile d’ignorance n’est donc pas une machine à produire du consensus. C’est une technique de décentrement, qui oblige à tenir ensemble des perspectives que nous avons l’habitude de séparer, voire d’opposer.

Qui décide, et depuis quelle place

Nos politiques de biodiversité sont presque toujours écrites par ceux qui savent très bien qui ils sont. Des humains, adultes, vivants aujourd’hui, situés quelque part et rattachés à des intérêts précis. Le 8 octobre 2026, c’est au Sommet de l’élevage, devant les éleveurs, que la ministre de l’Agriculture a annoncé le relèvement du plafond de loups abattables de 21 à 23 % de la population, soit 248 loups pour l’année (Réussir). Le lieu de l’annonce dit assez depuis quelle place la décision a été prise.

Ce taux était de 10 % en 2018, alors que les scientifiques recommandaient de ne pas dépasser 10 à 12 % (Assemblée nationale). L’expertise du Muséum national d’histoire naturelle et de l’OFB associe le niveau actuel à une probabilité de déclin de la population de 66 % (Assemblée nationale). Le plafond ne suit plus la biologie de l’espèce. Il mesure un seuil de tolérance sociale, ce qu’une société accepte de laisser vivre à côté d’elle.

Derrière le voile, cette décision deviendrait beaucoup plus difficile à prendre. Non parce qu’elle donnerait nécessairement raison au loup, mais parce qu’elle obligerait à considérer sérieusement toutes les autres réponses possibles. Or nous savons que d’autres réponses existent. Des Carpates à l’Idaho, des bergers ont montré qu’une présence humaine constante, des chiens bien intégrés et un troupeau groupé la nuit réduisent considérablement les pertes et empêchent les hécatombes (Journal of Mammalogy, 2017). Une société qui ignorerait si elle sera l’éleveuse, le berger ou le loup financerait sans doute d’abord ces solutions-là, qui protègent à la fois les brebis, ceux qui en vivent et les prédateurs.

Ce que nous jugeons supportable pour le vivant dépend beaucoup de la certitude de ne jamais être à sa place. Le voile de Rawls rappelle que cette certitude est un privilège, et qu’elle fausse notre jugement.

Imaginer qu’on aurait pu être l’autre

Le voile d’ignorance ne nous dit pas quoi décider. Il nous dit comment décider, en nous retirant pour un instant la place d’où nous parlons. Appliqué au vivant, il ne fait pas du loup un innocent ni de l’éleveuse une coupable. Il rend simplement visible le fait que nos règles actuelles sont écrites depuis une seule place, et qu’elles en portent la marque.

Peut-être que la justice écologique commence là, dans cette capacité très ancienne et toujours à reconquérir, celle d’imaginer qu’on aurait pu être l’autre. Le berger au cœur de la nuit, la brebis prise dans la panique, le loup qui apprend à chasser, et l’enfant qui héritera de la montagne que nous lui aurons laissée.

Pour aller plus loin

  • John Rawls, Théorie de la justice, 1971 (traduction française, Seuil, 1987)
  • Martha Nussbaum, Frontiers of Justice. Disability, Nationality, Species Membership, Harvard University Press, 2006
  • Mark Rowlands, Animals Like Us, Verso, 2002
  • Sur le plafond de loups 2026 (Réussir)
  • Sur l’expertise scientifique et le risque de déclin (Assemblée nationale)
  • Sur la protection non létale des troupeaux, Stone et al., Journal of Mammalogy, 2017 (texte intégral)