Une lecture détaillée du numéro 31 de Carnivore Damage Prevention News (automne-hiver 2025)
Carnivore Damage Prevention News est un bulletin européen gratuit, publié en anglais, consacré à la prévention des dégâts causés par les grands carnivores. Il réunit des chercheurs, des agents publics, des éleveurs, des bergers et des médiateurs, et donne une place égale aux études chiffrées et aux retours d’expérience. Son numéro 31, mis en ligne en juin 2026, rassemble sept contributions venues d’Allemagne, d’Espagne, de France, des Pays-Bas, de Hongrie et de l’Ouest américain. Nous en présentons ici les résultats en détail, avec leurs méthodes et leurs limites, pour que chacun, éleveur, association, élu ou agent public, puisse se faire sa propre idée à partir des mêmes données.
1. Saxe-Anhalt : quels loups attaquent les troupeaux ?
Julia Kamp et Antje Weber travaillent au centre de compétence sur le loup d’Iden, rattaché à l’agence de l’environnement du Land de Saxe-Anhalt, dans l’est de l’Allemagne. Le loup y est revenu en 2008, après environ cent cinquante ans d’absence, et la première reproduction a été observée l’année suivante. On y comptait 44 territoires occupés en 2023-2024. Le bétail ne représente que 1,7 % de la biomasse consommée par les loups du Land, qui se nourrissent surtout de chevreuils, de daims, de sangliers et de cerfs. La prédation sur les troupeaux est pourtant devenue l’un des principaux sujets de préoccupation publique. Une analyse antérieure de 472 attaques survenues entre 2008 et 2022 avait montré que les mesures de protection minimales n’étaient en place que dans 18 % des cas.
La question posée par les autrices est simple. Les loups qui attaquent les troupeaux sont-ils les loups résidents, installés dans le secteur, ou des loups de passage ? La réponse compte pour la gestion. Depuis septembre 2025, la Saxe-Anhalt autorise le retrait d’un loup lorsque des protections conformes aux normes ont été franchies à plusieurs reprises. En Allemagne, la recommandation est alors d’abattre sans délai un loup trouvé à proximité du dernier site d’attaque, en supposant que le responsable est encore dans les parages.
Pour répondre, l’étude s’appuie sur les prélèvements génétiques réalisés systématiquement sur les carcasses lors des constats. Entre 2017-2018 et 2023-2024, le loup a été identifié génétiquement dans 181 attaques. Chaque loup identifié a été classé selon sa position par rapport aux territoires connus, représentés par des cercles standard de 200 km². Il pouvait être membre du couple reproducteur du territoire, jeune loup encore dans le territoire de ses parents, loup d’une meute voisine chassant hors de chez lui, ou loup en dispersion sans territoire.
Le premier résultat concerne l’évolution générale. Alors que le nombre de territoires n’a cessé d’augmenter, le nombre d’attaques est resté stable depuis 2016-2017, entre cinquante et soixante-quinze par an, avec une seule année exceptionnelle à 95 attaques en 2019-2020. Les autrices concluent que le nombre d’attaques n’est pas proportionnel au nombre de loups, et que d’autres facteurs pèsent davantage.
Le second résultat porte sur l’identité des loups. Dans 110 attaques, l’individu responsable a pu être identifié. Dans 55,5 % des cas, il s’agissait d’un loup en dispersion ou sans territoire fixe. Dans 20 % des cas, d’un loup chassant hors de son propre territoire. Les loups résidents, couple reproducteur et jeunes encore chez leurs parents, ne représentaient ensemble que 24,6 % des cas. Sur les 73 loups différents identifiés, on comptait 44 mâles, 28 femelles et un individu de sexe inconnu. Les mâles étaient deux fois plus souvent en cause que les femelles, sauf parmi les jeunes encore dans le territoire parental. Les autrices avancent une hypothèse. Les femelles quitteraient plus tard le territoire familial, auraient plus de temps pour apprendre à chasser le gibier sauvage auprès de leurs parents et seraient moins tentées ensuite par les proies faciles proches des habitations.
Les moutons et les chèvres représentaient 83,6 % des animaux attaqués, devant le gibier d’élevage (9,1 %), les bovins (6,4 %) et les alpagas (0,9 %). Lors des attaques, les clôtures ne respectaient pas les normes minimales dans 49,1 % des cas et les respectaient dans 26,4 %. Les normes ne s’appliquaient pas dans 10,9 % des cas et la situation était inconnue dans 13,6 %, souvent parce que l’éleveur avait réparé sa clôture avant le constat.
La conclusion des autrices est directe. Les loups sans territoire se déplacent de manière imprévisible, si bien que le loup responsable a de fortes chances d’avoir quitté le secteur avant qu’une décision de tir soit prise, tandis que la meute locale reste en place. Abattre le loup le plus proche du dernier site d’attaque risque donc de toucher un animal qui n’y est pour rien. Les clôtures correctement installées et entretenues leur paraissent plus efficaces pour éviter de nouvelles attaques, et elles plaident pour le maintien des aides publiques à la protection. L’étude reconnaît une limite. Les territoires réels ne sont pas des cercles parfaits, et certains loups classés comme « hors de leur territoire » pouvaient en réalité être chez eux.
2. La Rioja : une médiation pour sortir de l’impasse
La Rioja, dans le nord de l’Espagne, avait presque perdu ses loups au début des années 2000. Les éleveurs avaient alors abandonné des pratiques de protection devenues inutiles. Le retour des meutes a ramené les attaques, dans une région boisée aux deux tiers où l’élevage extensif représente plus de 60 % des exploitations. En septembre 2021, l’inscription du loup ibérique sur la liste espagnole des espèces sous régime de protection spéciale a fortement limité les tirs. Le gouvernement de La Rioja de l’époque avait soutenu cette décision. Le conflit s’est durci, avec des manifestations d’éleveurs, une presse abondante et des discours hostiles sur les réseaux sociaux.
Le gouvernement régional a alors confié une mission de médiation à la fondation Entretantos, spécialisée dans les conflits socio-environnementaux. Le texte de Hugo Majadas Ayuso et de ses collègues décrit le dispositif. Une première phase de diagnostic a combiné l’analyse de la presse et des documents administratifs, seize entretiens approfondis et une cartographie de 44 acteurs, venus de l’élevage extensif, de la protection de la nature, de la chasse, de l’administration, des services techniques et de l’éducation à l’environnement. L’équipe en a tiré un rapport sur les perceptions du conflit, avec les « lignes rouges » de chacun, et un sociogramme des relations entre les acteurs.
La phase de médiation a ensuite reposé sur deux tables rondes aux rôles distincts. Une table ronde sociale de treize membres réunissait quatre représentants de l’élevage extensif, quatre de la protection de la nature, un de l’administration et quatre personnes indépendantes représentant d’autres intérêts de la société civile. Elle était chargée de produire des propositions. Une table ronde inter-administrative réunissait les services chargés du loup et de l’élevage, des techniciens aux directeurs généraux. Elle examinait la faisabilité technique, juridique et économique des propositions. Pendant quatorze mois, en 2021 et 2022, la table ronde sociale s’est réunie tous les deux mois, suivie immédiatement de la table ronde administrative, les médiateurs assurant le lien entre les deux.
Le processus a abouti à un document de bases et de critères pour la cohabitation entre le loup et l’élevage extensif, adopté par la table ronde sociale et reconnu par le gouvernement régional comme document de référence. Une phase participative a suivi, qui a conduit en 2023 à l’adoption d’un plan de gestion pour la cohabitation du loup et de l’élevage extensif, par le décret 12/2023. Ce plan comprend dix mesures, aujourd’hui appliquées, parmi lesquelles des aides à la prévention, du conseil aux élevages, l’indemnisation des dégâts, des mesures de transparence et un protocole encadrant le retrait et la capture de loups. Il est accompagné d’indicateurs de suivi.
Les auteurs attribuent ce résultat à plusieurs principes tenus tout au long du processus. Les objectifs ont été annoncés clairement dès le départ, et le gouvernement régional s’est engagé à appliquer les accords dès lors qu’ils étaient réalisables. Les participants ont fixé eux-mêmes les règles du jeu sur les comportements admis et la manière de décider. Chaque débat a été consigné dans un compte rendu approuvé par tous. Les deux principales difficultés ont été de traiter les lignes rouges et d’installer un climat de confiance. Les auteurs décrivent des effets à trois niveaux. Chez les participants, les opinions se sont dépolarisées. Dans la société, la preuve a été faite qu’un accord était possible. En matière de politique publique, des textes officiels ont été adoptés. Ils rappellent aussi que ce type de conflit se prête mal à des solutions définitives et qu’il faut plutôt viser la désescalade, faite de petites concessions de chacun.
3. Ouest américain : construire la recherche avec les éleveurs
Dans l’Ouest des États-Unis, le loup s’est réinstallé dans sept États depuis les années 1990, et le grizzli s’étend depuis les parcs de Yellowstone et de Glacier. En 2021, un consortium réunissant des associations, des agences fédérales et des États, des universités, des éleveurs et des propriétaires fonciers s’est formé pour évaluer trois moyens non létaux couramment utilisés. Le premier est la surveillance des troupeaux par des cavaliers, ou range riding. Le deuxième est l’enlèvement des carcasses de bétail, qui attirent les carnivores. Le troisième regroupe les clôtures électriques, les fladry électrifiés et les enclos de nuit. Le texte de Matthew Hyde et de ses vingt-deux coauteurs, dont plusieurs éleveurs, décrit moins des résultats écologiques, encore en cours d’analyse, que la méthode suivie.
Le consortium a choisi la coproduction des savoirs. Les représentants des éleveurs ont participé jusqu’au recrutement des deux doctorants, de la rédaction de l’annonce au vote final. Un comité technique a été créé pour chaque moyen de prévention, réunissant chaque semaine ou toutes les deux semaines éleveurs, praticiens et gestionnaires, pour définir ensemble ce qu’il fallait mesurer et comment. Il a fallu une année entière de délibération avant de commencer la collecte des données. Pour la surveillance par cavaliers, des données sur l’activité des prédateurs, le comportement du bétail et les décisions des cavaliers ont été recueillies pendant trois ans dans treize ranchs. Les doctorants ont vécu au moins six mois par an auprès des éleveurs et des cavaliers.
Le consortium a produit des guides pratiques et organisé quatre webinaires suivis par plus de 500 personnes, ainsi que des ateliers d’échange entre pairs. Lors de deux ateliers, 53 participants ont répondu à un questionnaire. Tous estimaient que l’atelier avait amélioré leur connaissance du sujet, 96 % qu’il leur avait appris quelque chose de nouveau et 70 % qu’il leur avait apporté de nouvelles compétences. 81 % l’ont jugé excellent et les autres bon. 76 % envisageaient d’adopter au moins une des pratiques présentées dans l’année, 79 % de renforcer leurs échanges avec d’autres éleveurs, et 91 % prévoyaient de partager ce qu’ils avaient appris avec leurs voisins et leur communauté.
Les auteurs relèvent trois obstacles à l’adoption des moyens non létaux. Ils sont souvent conçus en dehors du monde de l’élevage et se révèlent inadaptés, trop coûteux ou inefficaces. Les techniques les plus prometteuses restent peu connues. Les éleveurs qui innovent sont isolés les uns des autres. Ils insistent sur le rôle des pairs, puisque les décisions des éleveurs reposent d’abord sur l’avis de leur famille, de leurs voisins et de leur propre expérience. L’un des membres du consortium résume l’enjeu d’une formule. La confiance se gagne à la cuillère et se perd au seau.
4. Hautes-Alpes : des chevaux, des aboiements et des loups
La seule étude française du numéro est née d’une situation concrète. Dans une ferme de Val Buëch-Méouge, dans les Hautes-Alpes, un élevage de onze chevaux arabes de compétition d’endurance vivait dehors toute l’année sur un pâturage de 23 hectares. Au printemps 2021, les chevaux se sont mis à fuir sans cesse, même devant leurs propriétaires, et à montrer des signes de stress et d’épuisement. L’un d’eux est mort, un autre a été blessé. Les pièges photographiques installés ensuite ont filmé dix loups passant ensemble sur un chemin derrière le pâturage en novembre 2021. Les éleveurs ont modifié leurs pratiques, gardant les poulains à l’écurie jusqu’à quatre mois et associant toujours des juments expérimentées au groupe.
Une équipe associant l’Office français de la biodiversité, le CNRS, les universités de Clermont-Auvergne et de Strasbourg et les éleveurs eux-mêmes a voulu savoir si des aboiements de chiens de protection pouvaient servir de signal d’alerte aux chevaux. Entre le 21 février et le 4 mars 2023, elle a diffusé de nuit, à 22 h 30, heure de pointe de l’activité des loups dans le secteur, deux minutes d’aboiements de montagnes des Pyrénées par un haut-parleur placé à 200 mètres des chevaux. L’expérience a eu lieu sur deux sites, l’un à 300 mètres d’un chemin fréquenté par les loups, l’autre plus proche d’une habitation, à 400 mètres de ce chemin. Huit essais ont été réalisés, quatre avec diffusion et quatre sans. Quatre juments portaient une ceinture mesurant leur rythme cardiaque, et le comportement des chevaux a été filmé en imagerie thermique, puis codé par un observateur qui ignorait les conditions de chaque essai.
Les résultats comportementaux sont nets. Les épisodes d’attention ont été plus nombreux lors des diffusions (216 contre 150), et les épisodes de vigilance, où le cheval se fige, tête et queue relevées, oreilles tournées vers la source, n’ont été observés qu’après les aboiements (63 contre aucun). L’attention culminait juste après la diffusion, puis laissait place à la vigilance, qui retombait assez vite. Aucune habituation n’est apparue d’un essai à l’autre. Les chevaux étaient beaucoup plus vigilants sur le site proche du chemin des loups que sur celui proche de l’habitation (57 épisodes contre 6), ce qui concorde avec l’hypothèse du « bouclier humain », selon laquelle la proximité des hommes rassure les proies parce que les prédateurs l’évitent.
Les mesures cardiaques sont plus nuancées. Au repos, le rythme moyen des juments était d’environ 38 battements par minute. Il avait tendance à augmenter pendant les diffusions, sans différence statistiquement significative sur l’ensemble des quatre juments. Deux d’entre elles ont pourtant montré une hausse nette et plus irrégulière de leur rythme cardiaque, alors que les deux autres n’ont pas réagi. Les auteurs y voient l’importance des différences individuelles. Ils suggèrent qu’à terme, un suivi cardiaque à distance pourrait aider les éleveurs, aussi bien pour repérer un animal en détresse que pour éviter des déplacements inutiles en pleine nuit, au bénéfice de leur propre tranquillité.
L’étude se présente comme exploratoire et en détaille les limites. L’échantillon est très réduit. Aucun son témoin autre que les aboiements n’a pu être diffusé, si bien qu’un autre bruit inhabituel aurait peut-être produit le même effet. Les aboiements provenaient d’une vidéo en ligne, et non du chien de protection de la ferme voisine en présence de loups. La présence des observateurs a pu elle-même influencer les chevaux. Les auteurs appellent à poursuivre ce type d’expériences en conditions réelles, avec des animaux ayant effectivement côtoyé des loups.
5. Veluwe : garder un troupeau au milieu des loups et des promeneurs
Ray Dorgelo est berger, formateur et consultant aux Pays-Bas. Il a passé des années auprès des bergers des Carpates roumaines et a étudié les pratiques pastorales en Italie, en Espagne et au Portugal. La Veluwe, plus grand espace naturel du pays avec plus de 1 000 km² de landes, de dunes et de forêts, abrite aujourd’hui sept meutes. Elle est aussi très fréquentée par les randonneurs, les cyclistes et les promeneurs de chiens. Aux Pays-Bas, les bergers sont souvent rémunérés par les gestionnaires d’espaces naturels pour entretenir les landes par le pâturage.
En 2019, lors d’une réunion consacrée au loup, la plupart des bergers de la Veluwe ne se voyaient pas travailler avec des chiens de protection, jugés incompatibles avec la fréquentation touristique. Un an plus tard, l’un d’eux, Wilfried Buitink, berger du troupeau du service forestier néerlandais à Hoog Buurlo, a pris contact avec Ray Dorgelo. Une caméra avait filmé un loup inspectant son enclos de nuit électrifié. Le loup avait reçu une décharge, reculé, puis continué à tourner autour de l’enclos avant de partir. Le berger en avait conclu qu’une clôture seule ne suffisait pas. Un projet pilote de deux ans a commencé à l’automne 2020, avec deux chiens de berger des Carpates roumains, puis un troisième chien venu des Alpes françaises.
Le témoignage insiste sur les conditions qui rendent les chiens de protection efficaces. Les chiens doivent venir de lignées de travail sélectionnées depuis longtemps en présence de prédateurs, et il en faut au moins deux par troupeau. Le troupeau lui-même doit être un vrai troupeau, composé de plusieurs générations d’animaux habitués à rester groupés. Selon l’auteur, un troupeau de 250 bêtes au plus reste compact de lui-même, alors qu’au-delà de 500 il faut des chiens de conduite, et au-delà de 1 000 plusieurs bergers. À Hoog Buurlo, le troupeau pâture lentement et groupé, maintenu par des chiens de conduite qui jouent le rôle de clôture vivante, avec une pause de rumination à l’enclos entre deux sessions. Aucune perte due au loup n’y a été enregistrée, de jour comme de nuit, malgré des passages fréquents. D’autres troupeaux accompagnés de chiens mais plus dispersés ont subi des pertes, et plusieurs troupeaux sans chiens aussi. Il s’agit d’un retour d’expérience, sans protocole de comparaison, mais il éclaire les savoir-faire qu’exige la protection et que l’élevage intensif a fait disparaître.
6. Hongrie : pourquoi les idées fausses résistent
Dávid Sütő, du WWF Hongrie, s’interroge sur la persistance des idées fausses à propos des grands carnivores. Il s’appuie sur la littérature en psychologie pour décrire plusieurs biais cognitifs qui se renforcent les uns les autres. Le biais de confirmation conduit chacun à retenir les informations qui confortent ce qu’il croit déjà. La pensée de groupe fait accorder plus de crédit aux informations venues de son propre camp. L’effet de vérité illusoire rend une affirmation plus crédible à mesure qu’elle est répétée. Le biais de disponibilité fait surestimer la fréquence des événements dont on entend souvent parler.
Il prend deux exemples. Le premier est la croyance, répandue dans toute l’Europe, selon laquelle des loups auraient été lâchés par des associations ou par les autorités dans les zones de conflit, alors qu’aucune réintroduction de ce type n’a eu lieu. Selon l’auteur, cette croyance prospère là où chasseurs et ruraux sont en conflit ancien avec les défenseurs de la nature, parce qu’elle désigne l’autre camp comme responsable des difficultés. Le second exemple vient de Roumanie. Une étude de huit grands médias en ligne entre 2007 et 2021 a montré que 77 % des articles sur l’ours portaient sur des interactions avec l’homme, souvent des observations près des villages ou des attaques, avec un ton très majoritairement négatif, alors que 3 % seulement traitaient de l’écologie de l’espèce.
L’auteur rappelle aussi que le recul de la confiance envers la science joue un rôle. La science donne des réponses complexes, conditionnelles et incertaines, qui satisfont mal le besoin de réponses simples du public comme des décideurs. Il en tire une leçon pratique. Contredire frontalement les croyances échoue le plus souvent, alors que les relations personnelles, le travail commun sur le terrain, comme le suivi des loups, le partage des résultats et l’aide concrète, par exemple pour installer et entretenir des clôtures électriques, permettent de faire évoluer les représentations.
7. Changer les comportements : l’apport des sciences comportementales
Laura Perry, de Castlerock Conservation au Royaume-Uni, présente l’apport des sciences du changement de comportement, déjà éprouvées en santé publique, à la coexistence avec les grands carnivores. L’Union internationale pour la conservation de la nature a récemment créé un groupe de travail sur ce sujet. Toute mesure de prévention, qu’il s’agisse de clôtures, d’indemnisations ou de règles de sécurité, ne fonctionne que si les personnes concernées l’adoptent. L’autrice décrit deux modèles principaux. La théorie du comportement planifié explique le comportement par les attitudes, les normes sociales perçues et le sentiment de pouvoir agir. Le modèle COM-B l’explique par la capacité, l’occasion et la motivation. Elle rappelle des travaux menés au Kenya, où les normes sociales étaient un déterminant majeur des pratiques de gardiennage du bétail, et où leur modification a changé les intentions des éleveurs. Elle souligne aussi une limite connue. Une intention ne se traduit pas toujours en comportement.
Ce que ces études ont en commun
Ces sept textes abordent la prévention par des portes très différentes, la génétique, l’éthologie, le gardiennage, la médiation, la psychologie. Leurs résultats convergent pourtant sur plusieurs points. En Saxe-Anhalt, le nombre d’attaques ne suit pas le nombre de loups, et une majorité des attaques est le fait de jeunes loups de passage, ce qui interroge la pratique des tirs ciblés tout en confirmant le rôle décisif de clôtures bien entretenues. Dans les Hautes-Alpes comme dans la Veluwe, la protection repose sur une connaissance fine du comportement des animaux, domestiques comme sauvages. En Espagne, dans l’Ouest américain et en Hongrie, les auteurs observent que la confiance entre les acteurs, la reconnaissance des savoirs des éleveurs et l’engagement des administrations conditionnent l’adoption des mesures autant que leur efficacité technique.
Plusieurs de ces travaux présentent des limites qu’il faut garder à l’esprit. L’étude française porte sur quatre juments, le retour d’expérience néerlandais n’a pas valeur de démonstration et les résultats écologiques du consortium américain restent à publier. Ils dessinent néanmoins une direction commune, que la recherche européenne explore de plus en plus. La cohabitation avec le loup se construit à la fois dans les pâturages et dans les relations entre ceux qui les partagent.
Références
Toutes les contributions sont librement accessibles sur le site de Carnivore Damage Prevention News, cdpnews.net, numéro 31, automne-hiver 2025.
Kamp J. P. et Weber A., Wolf territoriality and livestock depredation in Saxony-Anhalt, Germany, p. 49-54.
Majadas Ayuso H., Sampedro Ortega Y., Majadas Andray J., Turiño García M. et Sánchez Fabian J. Á., Mediating wolf–livestock conflict: a case study in La Rioja, Spain, p. 4-9.
Hyde M., Nickerson R. et al., Collaborative research to mitigate conflict with bears and wolves in the American West, p. 10-18.
Robinet L., Simon R. N. et al., Might barking dogs alert horses to the presence of wolves?, p. 39-48.
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Sütő D., Challenging (mis)conceptions of large carnivores, p. 27-30.
Perry L., Behaviour change and human–carnivore coexistence, p. 19-26.