Voici cinq années de recherche, de 2020 à 2024. Je ne cherche pas à tout recenser. Je retiens des travaux qui ont fait date et qui, mis bout à bout, déplacent une question. On croit parler d’un conflit entre l’homme et le loup, et l’on découvre souvent un conflit entre humains, dont le loup est l’occasion.
En octobre 2020, Alexandra Zimmermann, Brian McQuinn et David Macdonald ont proposé dans Conservation Science and Practice un cadre devenu une référence. Un conflit autour de la faune sauvage peut se jouer à trois niveaux. Au premier, il porte sur des dommages tangibles, une brebis tuée ou une clôture renversée. Au deuxième, des incidents mal réglés installent la défiance et une logique du « eux contre nous ». Au troisième, le conflit se rattache aux identités et aux clivages politiques, et l’animal n’en est plus que le support. Traiter un conflit du troisième niveau avec les outils du premier, c’est se tromper de problème.
Sur le danger que représente le loup pour l’humain, deux travaux de 2021 ont remis les choses à leur juste mesure. Pour l’Institut norvégien de recherche sur la nature, John Linnell, Ekaterina Kovtun et Ive Rouart ont recensé les attaques de loups sur des humains dans le monde entre 2002 et 2020. Ils comptent 489 victimes, mais 78 % d’entre elles ont été mordues par des loups enragés. En Europe et en Amérique du Nord, ils relèvent douze attaques en dix-huit ans et deux morts, toutes deux en Amérique du Nord, pour environ 75 000 loups. Le risque, concluent-ils, est « supérieur à zéro, mais trop faible pour être calculé ». La même année, Maciej Szewczyk et ses collègues ont analysé dans l’European Journal of Wildlife Research deux attaques survenues en Pologne en 2018. Les deux loups étaient des jeunes d’un an, habitués à la nourriture par des habitants qui les nourrissaient depuis longtemps. Ils rôdaient près des maisons depuis des mois sans que personne n’intervienne. Le danger, quand il existe, se fabrique le plus souvent du côté humain.
Sur les tirs, la période a apporté des preuves qui fragilisent une évidence. Le 5 juillet 2021, Adrian Treves, Francisco Santiago-Ávila et Karann Putrevu ont publié dans PeerJ une estimation des effets de la chasse ouverte au Wisconsin après le retrait de la protection fédérale. En février 2021, les chasseurs ont tué 218 loups pour un quota de 119. En comptant les morts cachées, surtout dues au braconnage, la population aurait perdu entre un quart et un tiers de ses effectifs en un an. En France, Oksana Grente, Olivier Gimenez et leurs collègues ont publié le 5 avril 2023 dans Naturae une évaluation des tirs dérogatoires dans les Alpes. Leurs effets sur les dommages varient d’une situation à l’autre, sans qu’on sache toujours pourquoi. Les auteurs plaident pour une approche alpage par alpage, où les tirs accompagnent la protection des troupeaux sans la remplacer. En janvier 2024, Miroslav Kutal, José Vicente López-Bao et leurs collègues ont publié dans Conservation Letters une étude sur la Slovaquie entre 2014 et 2019. Ils n’ont trouvé aucun lien entre le nombre de loups abattus à la chasse et les pertes de bétail. Les moutons ne représentaient que 0,5 % du régime alimentaire des loups, mais 91 % des pertes déclarées.
Reste ce que vivent ceux qui sont au contact du loup. Une étude conduite par le sociologue Frédéric Nicolas, de l’INRAE, pour la Mutualité sociale agricole, a présenté ses premiers résultats en février 2021. Les éleveurs et les bergers y décrivent le choc des attaques, la perte de sens de leur métier et l’isolement. Ils disent aussi un sentiment plus diffus, celui de ne pas être crus par la société, et certains finissent par renoncer à l’estive ou à l’élevage ovin. Au printemps 2024, Ugo Arbieu et ses collègues ont publié dans People and Nature une enquête menée dans vingt-quatre communes françaises tirées au sort. Les habitants regardaient de courtes vidéos de rencontres avec des loups. Ils ont exprimé d’abord de la surprise, puis de l’intérêt, puis de la peur. La colère, si présente dans le débat public, était moins liée au loup qu’aux conflits entre humains et au sentiment d’injustice.
Ces cinq années préparent ce que la recherche de 2025 et 2026 allait confirmer. Le loup tue des brebis, et rarement des hommes. Mais ce qui rend le conflit si tenace tient moins à ses dents qu’à la défiance, aux identités blessées et au sentiment de ne pas être entendu.
Références
Zimmermann A., McQuinn B., Macdonald D. W., Conservation Science and Practice, vol. 2, n° 10, octobre 2020
Linnell J. D. C., Kovtun E., Rouart I., Wolf attacks on humans: an update for 2002–2020, rapport NINA 1944, 2021
Nicolas F. (INRAE), étude pour la MSA sur la santé des éleveurs et bergers face à la prédation, premiers résultats en février 2021
Treves A., Santiago-Ávila F., Putrevu K., PeerJ, 5 juillet 2021
Szewczyk M. et al., European Journal of Wildlife Research, vol. 67, 2021, doi.org/10.1007/s10344-020-01455-1
Grente O. et al., Naturae, 5 avril 2023, doi.org/10.5852/naturae2023a5
Kutal M. et al., Conservation Letters, vol. 17, janvier 2024, doi.org/10.1111/conl.12994
Arbieu U. et al., People and Nature, printemps 2024