Pour compléter ce tour d’horizon, voici l’année 2025. Les travaux de cette année tournent autour d’une même question, celle de la peur. Qui a peur de qui, où cette peur se loge-t-elle, et qui la raconte ?
Au début du mois d’octobre, Katharina Kasper, Dries Kuijper et leurs collègues ont publié dans Current Biology une expérience menée dans la forêt de Tuchola, en Pologne, sur les territoires de dix meutes. À vingt-quatre carrefours forestiers, des haut-parleurs diffusaient tour à tour des voix humaines et des chants d’oiseaux. Les loups fuyaient 2,4 fois plus souvent devant les voix humaines, et leurs proies plus encore. Loups, cerfs et sangliers étaient quatre fois plus actifs la nuit que les humains. Même là où il est protégé, le loup vit dans la crainte de ce que les auteurs appellent le « super-prédateur ».
Une étude publiée le 25 février dans l’European Journal of Wildlife Research montre ce que les tirs ajoutent à cette crainte. Sur le plateau du Golan, Shlomo Preiss-Bloom et ses collègues ont croisé soixante pièges photographiques avec dix ans de données de tirs. Les tirs ne chassent pas les loups des zones de conflit. Ils les rendent nocturnes, et dans les zones les plus tirées, les loups perdent environ un cinquième de leur temps d’activité. Le 20 août, Leandra Merz, Neil Carter et leurs collègues ont publié dans Science Advances une analyse de seize ans de données dans quatre États du nord-ouest américain. Chaque loup abattu à la chasse n’y réduit les pertes de bétail que d’environ 1,8 %, et la chasse ne fait pas baisser les tirs administratifs. La revue a depuis publié un correctif et émis une expression de préoccupation sur cet article, ce qui invite à la prudence.
Du côté humain, la peur n’est pas là où on l’attend. Au Kazakhstan, l’un des grands bastions du loup, Alyona Koshkina, Svitlana Kudrenko et leurs collègues ont interrogé 1 068 personnes des steppes, des déserts et des montagnes, dans un article paru en 2025 dans People and Nature. Les répondants sont plutôt favorables au loup dans le pays, mais beaucoup moins à sa présence dans leur propre région. Selon les paysages, la part d’avis positifs passe de 53 à 70 % à 33 à 48 %. La peur, une vision de la faune fondée sur la domination et la connaissance du comportement du loup sont les principaux déterminants de ces attitudes. Le 18 octobre, Rudy Brogi, Marco Apollonio et leurs collègues ont publié dans Ambio l’analyse de 914 signalements de loups reçus en Toscane entre 2021 et 2024. Leur nombre a quadruplé en trois ans. Les plus nombreux viennent des zones où le loup vient d’arriver, et de celles où l’empreinte humaine est la plus forte. L’inquiétude gagne les villes, qui étaient jusqu’ici plus favorables au loup. Un rapport européen coordonné par Šárka Frýbová a passé en revue les loups audacieux signalés en Europe depuis dix ans. Il n’en retient que vingt cas avérés, pour la plupart de jeunes loups solitaires, presque toujours attirés par de la nourriture ou par des chiens, et le plus souvent dans des zones récemment recolonisées.
Cette peur se raconte aussi. Le 25 juillet, Kira Braun, Stefanie Döringer et Marco Heurich ont publié dans Biological Conservation l’analyse de 1 661 articles parus entre 2000 et 2022 dans quatre journaux allemands. Les tirs, le suivi des loups et les attaques sur le bétail dominent la couverture. Avec le temps, la presse régionale parle moins de suivi et de pédagogie, et davantage de gestion. Le quotidien populaire Bild fait des attaques sur les troupeaux l’un de ses thèmes favoris, quand la Süddeutsche Zeitung n’en fait pas un sujet central.
La peur peut pourtant reculer. Le 12 décembre, Alexander Metcalf et ses collègues ont publié dans Conservation Science and Practice trois enquêtes menées au Montana auprès de 7 607 personnes. La part des habitants qui tolèrent le loup est passée de 41 % en 2012 à 74 % en 2023, tandis que la tolérance envers sa chasse reculait. Le meilleur prédicteur de cette tolérance est d’avoir vécu une expérience positive avec des loups. À l’échelle européenne, Guillaume Chapron, José Vicente López-Bao et leurs collègues ont interrogé 10 807 personnes dans vingt-trois pays, dans une étude parue le 25 novembre dans Nature Ecology & Evolution. Les Européens soutiennent le retour des grands carnivores, mais s’opposent à la fois à leur croissance et à leur chasse, surtout pour le loup. Ruraux et urbains pensent de même, et au moins un tiers des répondants n’a pas d’opinion tranchée.
Reste ceux qui vivent la présence du loup au quotidien. Dans un article accepté le 11 juin par le Journal of Environmental Management, Christian Kiffner, John Linnell et leurs collègues ont interrogé 251 acteurs de cinq territoires européens. Pour le loup et l’ours, l’impact ressenti dépasse l’influence que chacun pense avoir sur leur gestion, et cet écart est le plus net chez les éleveurs. Les auteurs y lisent un sentiment d’impuissance.
L’année 2025 dessine ainsi une géographie de la peur. Le loup craint l’humain et se réfugie dans la nuit quand on le tire. L’humain accepte le loup en général mais le redoute chez lui, surtout là où il ne le connaît pas encore, et il cesse de le craindre à mesure qu’il le côtoie. Entre les deux, les récits médiatiques choisissent ce qu’ils montrent, et ceux qui vivent du pâturage éprouvent moins la peur que l’impuissance.
Références
Preiss-Bloom S. et al., European Journal of Wildlife Research, en ligne le 25 février 2025, doi.org/10.1007/s10344-025-01910-x
Koshkina A. et al., People and Nature, 2025, doi.org/10.1002/pan3.70001
Kiffner C. et al., Journal of Environmental Management, vol. 389, accepté le 11 juin 2025, doi.org/10.1016/j.jenvman.2025.126186
Braun K., Döringer S., Heurich M., Biological Conservation, en ligne le 25 juillet 2025, doi.org/10.1016/j.biocon.2025.111351
Merz L. M. et al., Science Advances, 20 août 2025, doi.org/10.1126/sciadv.adu8945
Kasper K. et al., Current Biology, octobre 2025, doi.org/10.1016/j.cub.2025.09.018
Brogi R. et al., Ambio, en ligne le 18 octobre 2025, doi.org/10.1007/s13280-025-02264-z
Chapron G. et al., Nature Ecology & Evolution, en ligne le 25 novembre 2025, doi.org/10.1038/s41559-025-02914-1
Metcalf A. L. et al., Conservation Science and Practice, 12 décembre 2025, doi.org/10.1111/csp2.70218
Frýbová Š. et al., Bold wolf behaviour: definitions and analysis of reported past cases across Europe, rapport pour l’Union européenne, 2025