Avant de reprendre le rythme mensuel, voici un regard sur les huit premiers mois de 2026. Une question les traverse, celle de la tolérance. D’où vient-elle, qu’est-ce qui la fait monter ou baisser, et que mesure-t-on vraiment quand on prétend la mesurer ?
Le 2 avril, Jeremy Bruskotter, John Vucetich, Adrian Treves et sept collègues ont publié dans Conservation une synthèse de cinquante ans de recherche sur les attitudes envers le loup. Ils articulent trois théories. Selon la première, la tolérance dépend des risques et des bénéfices que chacun perçoit. Selon la deuxième, elle suit la lente transformation des valeurs dans les sociétés modernisées, qui passent d’un rapport de domination sur la faune à un rapport de mutualisme. Selon la troisième, elle reflète l’identité du groupe auquel on appartient, chasseurs, éleveurs ou défenseurs de la nature. Ensemble, ces théories expliquent un paradoxe que le terrain connaît bien : les conflits entre groupes persistent alors même que les attitudes de la société deviennent plus favorables. Le 14 mai, une partie de la même équipe, autour de Benjamin Ghasemi, a proposé dans Conservation Biology des échelles pour mesurer la disposition à coexister. Elles distinguent les bénéfices perçus, les risques perçus et les considérations morales.
Deux enquêtes européennes mettent ces cadres à l’épreuve. En Allemagne, où le loup est entré en avril dans la loi fédérale sur la chasse, Emu-Felicitas Ostermann-Miyashita et ses collègues ont soumis 1 505 personnes à des scénarios d’incidents impliquant des loups, des lynx ou des ours. Leur étude a paru le 24 juin dans les Proceedings of the Royal Society B. L’acceptation d’un tir y apparaît conditionnelle. Elle augmente avec la gravité de l’incident, quand un humain est touché et quand le tir vise un animal précis. Les ruraux et les urbains pensent de façon proche, et plus on connaît les grands carnivores, moins on accepte de les tuer. En Italie, Gianluca Damiani et ses collègues ont interrogé 426 éleveurs, dans une étude publiée le 22 juillet dans le Journal of Wildlife Management. Les attitudes sont plus hostiles au nord du pays. Elles deviennent plus favorables avec les années de cohabitation, avec une meilleure connaissance du loup, et chez ceux qui utilisent des chiens de protection et des clôtures électriques. La tolérance n’est pas un trait fixe, elle se construit dans l’expérience.
Cette expérience peut aussi être une épreuve. Dans le numéro de juillet de People and Nature, Valeria Salvatori et ses collègues donnent la parole à 27 bergers de sept zones de fort conflit, en Espagne, en Italie, en Roumanie, en France, en Suède et en Finlande. La plupart constatent une hausse des attaques et jugent le soutien institutionnel insuffisant. Deux tiers décrivent une détresse psychologique et un sentiment d’abandon, et plus de la moitié menacent d’arrêter leur activité. Ce numéro spécial, consacré aux systèmes pastoraux et aux grands carnivores, rappelle que la cohabitation dépend aussi du sort fait au pastoralisme.
Encore faut-il que la tolérance se traduise dans les actes. Le 6 mars, Alejandra Hiers et ses collègues ont publié dans Global Ecology and Conservation le bilan de 608 loups suivis entre 2010 et 2023 dans la région des Grands Lacs, aux États-Unis. 65 % des morts sont d’origine humaine, et le braconnage en représente à lui seul 38 %, avec un pic à la mi-novembre, pendant la saison de chasse au cerf. Les années où la chasse au loup est ouverte, elle devient la première cause de mortalité. La protection fédérale, de son côté, n’a pas fait reculer le braconnage.
Le loup, lui, n’oublie pas l’humain. Fin février, Martina Lazzaroni et ses collègues ont publié dans PNAS une expérience menée sur 185 loups en Italie centrale. Ceux qui vivent près des villes se méfient moins des objets nouveaux. Mais la voix humaine déclenche la peur chez plus de 80 % d’entre eux, quel que soit leur environnement. Et quand un loup perd cette crainte, l’humain n’y est souvent pas étranger. Le 5 mai, Katharina Kasper et ses collègues ont retracé dans Human Ecology l’histoire d’une louve qui s’approchait à moins de trente mètres des habitants de Białowieża, en Pologne. Isotopes, génétique et pièges photographiques convergent vers un passé de captivité, et l’animal a fini dans un zoo. Les auteurs concluent que la responsabilité humaine est au cœur de ces comportements audacieux.
Les sciences humaines, enfin, interrogent nos dispositifs. Le 27 mars, l’historienne Enrike van Wingerden a publié dans Security Dialogue une lecture des clôtures anti-loups des Pays-Bas et de Belgique, à partir du projet d’une clôture de 150 kilomètres autour de la Frise. Elle y voit des infrastructures de violence, dans le prolongement des anciennes guerres contre le loup. Ces clôtures répartissent entre les espèces le droit de tuer sans conséquence morale, puisqu’un loup qui les franchit trop souvent devient un loup qu’on peut abattre.
De ces huit mois se dégage une idée simple et exigeante. La tolérance n’est pas un stock d’opinions qu’il suffirait de sonder. C’est une relation qui se fabrique dans l’expérience du terrain, dans les institutions, et jusque dans les clôtures que nous posons.
Références
Lazzaroni M. et al., PNAS, vol. 123, n° 8, février 2026, doi.org/10.1073/pnas.2529810123
Hiers A. et al., Global Ecology and Conservation, en ligne le 6 mars 2026, doi.org/10.1016/j.gecco.2026.e04149
van Wingerden E., Security Dialogue, en ligne le 27 mars 2026, doi.org/10.1093/secdia/xhaf015
Bruskotter J. T. et al., Conservation, en ligne le 2 avril 2026, doi.org/10.3390/conservation6020042
Kasper K. et al., Human Ecology, en ligne le 5 mai 2026, doi.org/10.1007/s10745-026-00692-3
Ghasemi B. et al., Conservation Biology, en ligne le 14 mai 2026, doi.org/10.1111/cobi.70326
Ostermann-Miyashita E.-F., Hibler S., Hare D., Proceedings of the Royal Society B, 24 juin 2026, doi.org/10.1098/rspb.2025.2824
Salvatori V. et al., People and Nature, numéro de juillet 2026, doi.org/10.1002/pan3.70359
Damiani G. et al., Journal of Wildlife Management, en ligne le 22 juillet 2026, doi.org/10.1002/jwmg.70250