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Dans le nord des Rocheuses américaines, une partie des opposants au loup affirme depuis trente ans qu’on a réintroduit le mauvais animal, une sous-espèce venue du Canada, plus grosse et plus féroce que l’ancien loup de la région. Un article paru en 2026 dans la revue EPE: Nature and Space défait cette croyance, puis s’attache surtout à ce qu’elle révèle des sociétés humaines qui la font circuler.

Un loup venu d’ailleurs

En 1995 et 1996, trente et un loups capturés en Colombie-Britannique et en Alberta sont relâchés dans le parc de Yellowstone et dans le centre de l’Idaho. On les avait choisis pour leur proximité écologique avec les territoires d’accueil. Ils venaient de la portion canadienne de la même chaîne de montagnes et chassaient les mêmes proies. Leur origine devient pourtant très vite un argument. On les dit plus lourds, plus agressifs, sélectionnés pour tuer. La biologiste Diane Boyd se souvient des rumeurs qui leur prêtaient quatre-vingts kilos et huit canines. Ron Gillett, figure de l’opposition au loup dans l’Idaho, les appelait des terroristes de la faune et voyait dans le loup canadien l’animal du diable.

Jeff Vance Martin, Tandeep Sidhu, Kristina Beggen et Stephanie Rutherford ont suivi cette figure depuis les panneaux brandis dans les réunions publiques des années 1990 jusqu’aux publications des réseaux sociaux d’aujourd’hui. Une même photographie revient sans cesse, celle d’un loup mort, immense, tenu à bout de bras par un chasseur. Elle sert de preuve depuis des années, et selon les versions, l’animal aurait été abattu dans l’Utah, l’Idaho, le Montana, le Wyoming, en Alaska, en Alberta, en Colombie-Britannique ou près du Manitoba. Un seul loup pour huit territoires, voilà une belle illustration de la manière dont une image se détache de son objet pour devenir un récit.

La science convoquée contre la science

La taxonomie du loup reste un terrain mouvant. En 1981, Hall dénombrait vingt-quatre sous-espèces nord-américaines. Nowak n’en retenait plus que cinq en 1995, et L. David Mech parle avec humour de Canis lupus soupus pour désigner l’enchevêtrement génétique des canidés du continent. Les loups de l’Ouest canadien et ceux du nord-ouest des États-Unis appartiennent à une population continue que la frontière n’a jamais séparée, et rien n’indique que la sous-espèce dite occidentalis ait été absente du territoire américain avant la réintroduction. Les loups circulaient déjà librement entre Yellowstone et le Yukon depuis les années 1980.

Le paradoxe relevé par les auteurs tient à l’usage de ces catégories. Des acteurs qui se méfient ouvertement de la science invoquent la classification en sous-espèces pour disqualifier un animal natif de la région. La géographe Sanna Komi, qui a étudié le cas finlandais, y voit une stratégie de légitimation paradoxale propre à notre époque. L’autorité scientifique devient une monnaie politique au moment même où les frontières qu’elle avait tracées se dissolvent sous l’effet de la génétique.

Les auteurs adressent aussi une critique à la conservation elle-même. Opposer espèces natives et espèces introduites reste un principe central de la biologie de la conservation nord-américaine. Les adversaires du loup n’ont eu qu’à emprunter cette grammaire pour transformer un animal autochtone en envahisseur.

Ce que le loup porte pour d’autres

Restent les dommages, que l’article ne minimise pas. À l’échelle régionale, la prédation sur le bétail pèse peu au regard des maladies ou des hivers rudes. À l’échelle d’une petite exploitation aux marges étroites, une seule attaque peut tout faire basculer, sans compter le stress des troupeaux et le coût affectif des pertes. Du côté des chasseurs, l’idée que le loup aurait décimé les wapitis résiste mal aux chiffres. L’Idaho comptait environ 108 000 wapitis en 1999 et 120 000 en 2025, le Montana en recense plus de 150 000. Les baisses locales, comme celle de la zone de Lolo, tiennent aussi à la fermeture des forêts, à la prédation des ours noirs et aux hivers sévères.

Entre l’ampleur des dégâts et l’intensité de l’hostilité subsiste donc un écart que les auteurs nomment, après l’anthropologue Sherry Ortner, un antagonisme excédentaire. Pour le comprendre, ils replacent le loup dans le paysage social qu’il a retrouvé, celui du « Nouvel Ouest ». L’élevage et les industries extractives y reculent, les citadins aisés y achètent des résidences, le prix du foncier s’envole, et les grandes propriétés reconverties en domaines de loisir ferment peu à peu leurs terres aux chasseurs locaux. Un autocollant vendu en ligne dans l’Idaho qualifie les Californiens de nouvelle espèce invasive. Le vocabulaire glisse sans effort de l’animal à l’humain, et inversement. Associé aux associations environnementales et aux nouveaux venus des villes, le loup apparaît alors comme l’avant-garde d’une dépossession plus large.

Les auteurs inscrivent enfin ce discours dans une histoire coloniale. Le loup a longtemps servi de figure à l’étranger, à l’immigré, à l’autochtone que l’on voulait repousser hors de la nation. Les loups canadiens, descendants de ceux que l’on n’a jamais réussi à exterminer, viennent rappeler les limites de la maîtrise revendiquée sur la nature. En 2025, l’administration fédérale a d’ailleurs exigé que les loups destinés au Colorado proviennent des États américains des Rocheuses plutôt que du Canada. La frontière se trouve ainsi biologisée, à un moment où les relations entre les deux pays se tendent.

Et chez nous ?

Le lecteur français reconnaîtra ce schéma. L’article rappelle que les rumeurs de lâchers clandestins organisés par l’État ou par les écologistes ont été documentées en France et en Norvège dès 2008, avec ici des loups supposément russes alors que tout indiquait une recolonisation naturelle depuis l’Italie. La Finlande parle d’hybrides chiens-loups d’origine russe, la Grèce de bêtes impures relâchées en secret. Partout, le loup qui revient serait un faux loup, un loup d’ailleurs, un loup fabriqué.

Lorsqu’un conflit résiste aussi obstinément aux données, il faut chercher ailleurs ce qui l’alimente. Dans une lecture systémique, le symptôme porte la tension d’un ensemble qui ne parvient pas à la dire autrement. Le loup condense des inquiétudes réelles sur la terre, le travail, l’appartenance et l’avenir des territoires ruraux, des inquiétudes trop diffuses ou trop dérangeantes pour être nommées directement. Opposer des chiffres à cette rumeur laisse intact ce qu’elle exprime.

Appartenir parce qu’on est là

La conclusion des auteurs est exigeante pour tous les camps. Ils invitent les gestionnaires et les défenseurs du loup à quitter le terrain des origines et des états de référence écologiques pour celui d’une convivialité responsable, où les loups appartiennent à un lieu parce qu’ils y vivent. Mech le formulait déjà simplement, en disant que l’habitat du loup se trouve là où il a de quoi se nourrir et là où les gens le laissent vivre. Cette perspective oblige aussi à prendre au sérieux les réalités économiques et sociales de celles et ceux qui supportent le coût de son retour. La question du loup s’y révèle pour ce qu’elle a toujours été, une question humaine.

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Référence : Martin J. V., Sidhu T., Beggen K. et Rutherford S. (2026). « Canadian wolves are wildlife terrorists »: Interrogating the social construction of the New West’s « super-wolf ». EPE: Nature and Space, 1–34. DOI : 10.1177/25148486261502273

@Ren